A Yves Vander Cruysen
Il célèbre quoi, le Lion?
La Butte du Lion commémore la bataille de Waterloo du 18 juin 1815.
C’est ce qui fait qu’on l’appelle aussi « Le Lion de Waterloo ». De manière informelle – mais impropre pour les historiens, on l’appelle aussi « le Monument aux Hollandais ». Vous verrez pourquoi.


Le « Lion », tourné vers la France et la patte posée sur un globe, symbolise la victoire des Alliés. Certains veulent y voir le symbole de la paix retrouvée en Europe.
Mais on verra aussi que cette vision irénique et pacifiste n’est pas forcément partagée par tout le monde.
Mais encore: pour quoi ce « Lion »?

La construction en a été ordonnée par le roi Guillaume Ier des Pays-Bas, et tout le projet fut imaginé et concrétisé pendant la parenthèse hollandaise de la Belgique, entre France et indépendance, en 1830. C’est en janvier 1820 que Guillaume Ier fit que le projet prit forme. Mais l’intention était présente, à la Maison d’Orange, au lendemain de la victoire. Le 11 décembre 1815, était arrêtée en effet la décision d’organiser un concours visant à ériger un monument dans la plaine de Waterloo.
C’est que cette bataille revêt, pour le roi des Pays-Bas, très anti-français, une importance toute particulière – et qu’il voue une admiration empreinte de gratitude à Wellington. Il faut dire qu’il lui doit beaucoup: après la victoire, c’est lui qui défendit la restitution de la « Belgique » aux Pays-Bas, doublant ainsi leur surface. Mais sachez, pour l’anecdote sonnante et trébuchante, qu’il ne fit pas que pas que dans le symbole: pour marquer sa reconnaissance au grand vainqueur de Napoléon, il lui conféra, le 8 juillet 1815, le titre héréditaire de Prince de Waterloo, auquel seraient rattachés les avantages matériels et financiers d’une dotation terrienne faites de bois et forêts situés autour du site, que le nouveau Prince transformera en l1 083 hectares de bonnes terres agricoles.
Cette parenthèse vénale refermée, revenons-en au Lion, qui – à ce stade – n’est encore qu’une envie de célébration.
S’il s’agit de célébrer la victoire des Alliés sur les troupes de Napoléon, il s’agit aussi de marquer l’engagement de la Maison d’Orange: le Lion sera érigé précisément à l’endroit présumé où le prince Guillaume, Prince d’Orange, futur Guillaume II des Pays-Bas, fut blessé en début de soirée, vers 18 ou 19 heures, d’une balle de mousquet qui lui traversa l’épaule gauche.
Ainsi, les archives parlementaires hollandaises mentionnent en 1822 qu’aux » budgets précédents un crédit a été ouvert pour le monument de Waterloo. Ce crédit est resté sans emploi. Comme il doit servir à éterniser dans les plaines de Waterloo, où le sang du Prince d’Orange a coulé, la gloire nationale, la section émet le vœu pour qu’incessamment la construction de ce monument puisse commencer. »
Le Lion de… Où?
Pourquoi le Lion de Waterloo? Et pas de Braine l’Alleud, où il est effectivement situé, ce qui n’a pas pas manqué de susciter querelles, disputes et jalousies entre ces deux communes voisines? Simplement parce que Waterloo accueillit le quartier général du duc de Wellington… et qu’il gagna cette guerre, qu’il désigna comme la « Bataille de Waterloo », comme il appartient au vainqueur, et qui sonne en effet très anglais. Que le monument ait été érigé sur le territoire de Braine-l’Alleud importe donc peu au regard de l’Histoire et des touristes.
La Butte du Lion. Ou?
Les documents manquent pour cerner avec certitude la genèse du « Lion de Waterloo ».
Ce dont on est sûr – et c’est la Biographie Nationale, dont il faut confronter différents articles, qui nous l’apprend, sous la note consacrée à Jean-Baptiste Vifquain -, c’est que « le roi Guillaume Ier, désirant commémorer la victoire de Waterloo par un monument, avait organisé un concours ». Le concours fut amplement ouvert. Si bien que même le curé de Waterloo y alla de son idée, imaginant la construction d’un nouvel édifice… religieux.
On lit par ailleurs que Jean-Baptiste Pisson, célèbre architecte gantois, recueillit le premier prix; malheureusement, sa mort, survenue le 9 décembre 1818, suivit de près son succès, ce qui semble avoir rouvert le dossier.
C’est alors que serait revenu à l’avant-scène, ou qu’aurait surgi, un projet dû à Jean-Baptiste Vifquain, originaire de Tournai, qui consistait en une pyramide à base carrée ; les noms des nations alliées victorieuses à Waterloo devaient être gravés dans les faces en pierre de la pyramide. Vifquain fut prié de revoir le projet pour en abaisser le coût ; le cahier de charges d’un nouveau projet fut approuvé par le duc Charles-Jospeh d’Ursel, Ministre des Travaux Publics, le 6 juillet 1819. Le 13 août, son collaborateur Repelaer van Driel, qui assurait son intérim, soumit le cahier des charges à Charles [Vander] Straeten, architecte de la cour du roi. Lequel architecte de la cour du roi se précipa pour rendre son avis: le 3 septembre, il envoyait une critique sans appel, objectant qu’une pyramide convenait pour un monument funéraire, alors qu’il fallait célébrer une victoire, sans négliger que cet édifice ainsi conçu offrirait « peu de résistance aux pluies, au gel ou au vent ». Moins de trois mois tard, le 1er décembre 1819, Vander Straeten remettait… le dessin de son propre projet, un tumulus conique, surmonté d’un lion. On suppute qu’il le trouvait bon, et même très bon – et sans défaut, qu’il pleuve, gèle ou vente…
A la suggestion du roi, et de son côté, Vifquain remania son projet et présenta un monument consistant en un obélisque supporté par des colonnes, le tout mesurant 44 aunes de hauteur, soit plus de 50 mètres, ou encore une dizaine de mètres de plus que l’actuel « Lion ».
Le ministre rédigea un rapport sur les deux projets, faisant remarquer que le cône, tout autant que la pyramide, convenait davantage pour un monument funéraire. Le 19 janvier 1820, sous l’influence de la reine Frédérique-Louise, le roi retint le projet de Vander Straeten: une « montagne factice, de forme circulaire, qui s’élèverait seule dans la plaine, sans être en concurrence avec aucune élévation voisine et qui serait surmontée du monument proprement dit : un lion colossal placé sur un piédestal de marbre ».
« On peut différer d’avis sur l’opportunité du tertre qui a si profondément modifié le champ de bataille et fait disparaître le fameux ravin, mais on ne peut nier qu’il s’en dégage une incontestable impression de grandeur », estime, légitimiste, la Biographie Nationale.
On devine que les relations entre Vifquain et Vander Straeten, attisées par le caractère de l’un et de l’autre, en furent assez profondément détériorées. Il faut dire que, déjà, l’expression de la jalousie du Bruxellois envers son cadet tournaisien avait trouvé à s’exprimer puisque Vifquain venait de récolter un grand succès: le concours pour « l’aplanissement des remparts de Bruxelles et la transformation de ceux-ci en boulevards, y compris tous les ouvrages d’art, comme ponts, portes, barrières, bureaux des taxes… »
Las pour Charles Vander Straeten, sa victoire waterlootoise ne fut que de courte durée, et ce succès ne le prémunit guère d’une disgrâce royale, en 1825, alors que les travaux de la Butte étaient toujours en cours et malgré les grands chantiers qu’il avait eu à mener à Bruxelles, notamment la transformation du palais royal et la construction du palais du Prince d’Orange, devenu Palais des Académies, lui aussi toujours en construction. Malgré ces grands chantiers, ou plutôt à cause d’eux ? La raison principale de sa révocation tint à des difficultés et des frictions autour de l’exécution des travaux, notamment des dépassements de budget et des contestations sur la conduite des chantiers, jugée trop lente. Ces critiques eurent donc pour conséquence que le roi décida de le remplacer par Tilman-François Suys, autre architecte de renom. L’arrivée sur le trône de Léopold 1er, après l’indépendance, ne changera rien à son sort : pour tout dire, son art, rigide et monotone, avait lassé et on commençait à trouver qu’il manquait de génie.
Quant au lion en fonte qui surplombe « la montagne factice« , il fut acquis 19.035 florins, et dessiné par le sculpteur Jean-Louis Van Geel.
Pour l’anecdote, Van Geel n’avait jamais vu de vrai lion de sa vie avant de concevoir le monument. Afin qu’il ait toutes les chances d’être aussi ressemblant que possible, et ne se confonde pas à un chat, il reçut l’autorisation du roi des Pays-Bas de se rendre à Londres pour aller observer un lion vivant dans la ménagerie royale. Un subside de 1.500 florins fut débloqué pour ce voyage d’étude.
La construction

Les travaux ont été lancés au début des années 1820, par la construction du tertre – principalement de 1823 à 1826 ; le cône achevé, le lion a été posé en octobre 1826. Il avait fallu compter avec les lenteurs administratives et les calculs des ingénieurs. Et notamment les calculs liés au volume de terre à déplacer.
Ce tumulus est donc un cône d’environ 41 mètres de hauteur et de 169 mètres de diamètre à sa base. La butte a nécessité le déplacement d’environ 290 à 300.000 m³ de terre prélevée autour du champ de bataille. Sa construction a requis l’intervention de 1.500 hommes et de 500 chevaux…

La participation de botteresses, ces femmes porteuses de hotte sur le dos pour le transport de charbon ou de marchandises, bien connues dans la région liégeoise, semble participer de la légende: la capacité de leur hotte et le volume à transporter rendent leur intervention totalement improbable, pour ne pas dire impossible.
Le lion, le Leo Belgicus, est une sculpture en fonte assemblée en neuf pièces coulées par les forges de Cockerill à Seraing. Elle pèse environ 28 tonnes, est longue de 4,5 mètres, haute de ~4,45 mètres. Mais, contrairement à ce qu’affirme la légende, une autre, il ne fut pas fondu avec le bronze des canons français abandonnés sur le champ de bataille.
Son inauguration
La statue du lion fut hissée et placée au sommet de la butte le 28 octobre 1826. Elle repose depuis sur un socle central de pierre bleue, loin de l’ambitieux projet de marbre. C’est là, la date qui a été retenue comme inaugurale du monument car en vérité, il ne semble pas qu’il y ait réellement eu de cérémonie officielle.
« Samedi dernier, au soir, le lion colossal élevé dans la plaine de Waterloo a été entièrement placé sur sa base « , lit -on dans »Le journal de Bruxelles« , du 5 novembre 1826, quelques jours jours plus tard, comme une trace à peu près unique.

C’est donc finalement l’acte fondateur, l’acte « inaugural » du monument. Les aménagements d’accès, notamment l’escalier menant au sommet, ne furent ajoutés que plus tard. L’escalier actuel de 226 marches date des années 1863–1864.
De quoi le Lion est-il réellement le symbole?
Alors, ce « Lion ». Symbole de paix? Ou encore symbole de la victoire alliée sur la France? Ou à la gloire de la Maison d’Orange?
En tout cas, en 1832, alors que les troupes françaises viennent à la rescousse de la jeune Belgique face aux Pays-Bas, sous l’autorité du maréchal Gérard, le lion faillit être renversé. Le seul dégât fut finalement que sa queue fut brisée. Mais on verra que si sa destruction ne se fit finalement pas par la violence des armes, certains plaideront pour qu’en toute légalité il soit rayé du paysage, avec une belle constance.
On en retiendra que, du côté français, décidément, Waterloo ne passait pas, ni ses symboles: au-delà de toutes les interprétations, ils ne pouvaient que marquer la défaite de la France, fut-elle qualifiée de « défaite glorieuse ». Et sans doute, ne passe-t-il toujours pas, si on en juge par les réactions officielles lors de la commémoration du 200° anniversaire de la Bataille, qui ne fut honorée d’aucune autre présence française officielle que celle de l’Ambassadeur de France, tandis que la France, soutenue par un certain nombre de pays européens, avait marqué son opposition à la création d’une pièce de 2 euros frappée par la Monnaie royale de Belgique à l’occasion du bicentenaire de la bataille de Waterloo.

La Belgique, jamais à court d’idées, et nourrie, au plus profond, de surréalisme comme on sait, a trouvé une solution alternative en frappant cette pièce commémorative à l’occasion du bicentenaire de la bataille de Waterloo avec une valeur faciale de 2.50 euros, qui ne pouvait circuler mais était destinée seulement aux collectionneurs. La partie interne de la pièce représente le lion monumental sur la pyramide en terre qui fait office de monument à Waterloo avec une reproduction schématique de la position des troupes pendant la bataille ainsi que les inscriptions «Waterloo 1815 – 2015». Elle se négocierait, dix ans plus tard, six fois plus…
Ce qu’ils en disent (°)
Victor Hugo, pour qui Waterloo est un déchirement, on le sait, n’est pas tendre pour ce symbole, et il fait parler les absents:
« Les ondulations des plaines diversement inclinées où eut lieu la rencontre de Napoléon et de Wellington ne sont plus, personne ne l’ignore, ce qu’elles étaient le 18 juin 1815. En prenant à ce champ funèbre de quoi lui faire un monument, on lui a ôté son relief réel, et l’histoire, déconcertée, ne s’y reconnaît plus. Pour le glorifier, on l’a défiguré. Wellington, deux ans après, revoyant Waterloo, s’est écrié : On m’a changé mon champ de bataille. Là où est aujourd’hui la grosse pyramide de terre surmontée du lion, il y avait une crête qui, vers la route de Nivelles, s’abaissait en rampe praticable, mais qui, du côté de la chaussée de Genappe, était presque un escarpement.

L’élévation de cet escarpement peut encore être mesurée aujourd’hui par la hauteur des deux tertres des deux grandes sépultures qui encaissent la route de Genappe à Bruxelles ; l’une, le tombeau anglais, à gauche ; l’autre, le tombeau allemand, à droite. Il n’y a point de tombeau français. Pour la France, toute cette plaine est sépulcre. »
Mais les choses ont changé et ont été corrigées, entretemps.
« L’Aigle Blessé », qu’on appelle aussi « l’Aigle expirant » ou le « Monument des Français », et qui est situé à l’emplacement du dernier carré de la Garde impériale, où le général Cambronne aurait prononcé ses mots célèbres, commémore les morts français – ou plutôt les morts de la « Grande Armée », englobant les soldats de toutes les autres nationalités. Mais il ne fut inauguré qu’en 1904, devenant aussitôt une incarnation d’un fort sursaut francophile.
« They have altered my field of battle!«
Le Duc de Wellington
Tout cela n’empêche pas qu’au sommet de la Butte, Jules Vallès, à l’inverse, soit pris d’une véritable émotion:
« Une fois en haut, l’air nous secoue les cheveux et l’âme; on a la poitrine gonflée, le cerveau ivre, et instinctivement, on s’adosse sur le rebord du socle, j’enfonce mes pieds dans la terre dure et j’accroche mes mains dans la pierre. À mes oreilles bourdonne la vie mystérieuse d’en haut, avec le frémissement d’arbres, les houles de lumière, le poids des nuages, le soufflet du vent. Il me faut deux minutes encore avant de pouvoir plonger, sous ce ciel qui m’écrase, un regard clair vers cette terre qui m’appelle. Le champ de bataille est là, à trois cents pieds au dessous de

nous. Je vois Plancenoit et Rossomme, la Haie-Sainte, la Belle-Alliance, Hougoumont, c’est-à-dire quelques toits gris ou flâne un chat et d’où s’échappe un filet de fumée qui va au bout d’une branche d’arbre noircir les feuilles. Aucune de ces coiffes d’ardoise n’a un trou ni une couture de cicatrice. Nous ne retrouverons quelques accrocs qu’à Hougoumont, où l’on a entretenu dans les murs et arrosé dans le jardin les plaies que fit la dent de la guerre. Mais rien dans cette plaine ne rappelle le combat ».
Mais le monument a davantage donné lieu à sarcasmes qu’à glorifications, et Baudelaire le compare à un « fameux caniche de bronze tenant la queue entre les jambes ».
L’écrivain allemand, G.W. Sebald, y va d’une condamnation sans appel, digne de « Pauvre B...« . :
« la quintessence de la laideur belge se manifeste à mes yeux dans le monument au lion ainsi que dans le mémorial dit historique érigé sur le champ de bataille de Waterloo ». Il faut dire que son personnage commençait fort: « Pourquoi je me suis déplacé à l’époque jusqu’à Waterloo, je ne me le rappelle plus », s’interrogeait-il.
Verlaine, qui visite le champ de bataille, découvre, en 1872, le Lion et reprend la critique hugolienne, y voyant un « site superbe gâté, selon d’ailleurs la parole d’un connaisseur, lord Wellington, par l’absurde monticule que surmonte un lion auquel ceux de L’institut n’ont rien à envier que le grand air ».
Il était inéluctable que, plus près de nous, Patrick Roegiers, dans son « Mal du Pays – autobiographie de la Belgique », s’y arrête à l’article « Lion » pour dire qu’il « incarne l’hypertrophie du « moi », si peu propre au Belge, spectre éternisé de l’héroïque des troupes de Napoléon, qui veille sur la morne plaine, juché sur un pédant monticule, que haïssait Victor Hugo qui logea face à lui pour mieux le défier, comme le fit aussi plus tard, en avisant depuis sa maison familiale de Sauvagemont, Pierre Alechinsky qui le peignit dans sa ‘Montagne regardant‘ (1955)« .
Pierre Mertens, dans « Une Paix Royale« , de son côté, y va d’une perfidie assassine:
« On a l’impression qu’à l’écart, au-delà des champs de pommes de terre, le Lion va lever la patte au sommet de son tertre. (N’aurait-on pas posé là Manneken-Pis déguisé en roi des animaux, au faîte d’une reproduction aux proportions brabançonnes de la pyramide de Mykérinos ?) »
D’autres plaident sa destruction pure et simple
Pour autant, il ne faudrait pas s’y tromper: le « Lion » ne fut pas que sujet d’humour ni d’humeur.
Ainsi, loin des lazzi, en 1832, la Chambre des Représentants a eu à connaître d’une proposition visant à la… « destruction du Lion de Waterloo« , pas moins, et en a longuement débattu.

En effet, après la capitulation hollandaise, le montois Alexandre Gendebien, membre du gouvernement provisoire et du Congrès national, usant de l’initiative parlementaire, déposait, le 28 décembre 1832, une proposition qui tendait : 1° à voter des remerciements à l’armée française pour les services qu’elle avait rendus à la Belgique au mois d’août 1831 et au mois de décembre 1832, après son rôle dans la libération d’Anvers et le renvoi des Hollandais hors des limites territoriales; mais aussi 2° à faire disparaître le lion de Waterloo.

En développant cette proposition le lendemain, Gendebien s’exprima en ces termes: « Je vous invite à vous affranchir du vasselage de la Sainte-Alliance, en faisant disparaitre l’odieux emblème du despotisme et de la violence qui nous ont asservis pendant quinze ans à un joug humiliant que nous avons brisé en septembre 1830. Je propose d’y substituer un monument funèbre qui, tout en conservant le douloureux souvenir d’un fait qui appartient à l’histoire, transmettra à la postérité nos regrets sur les nobles victimes des quatre parties du monde, entassées dans ces champs de carnage et de deuil. » Et comme ambition ultime, il proposera de ‘« convertir le lion de Waterloo en bombes et boulets pour la défense de la liberté et de l’indépendance des deux peuples et le remplacer par un monument funèbre sur lequel flotteraient, ensemble, à perpétuité, les couleurs de la Belgique et de la France« .

Musée National d’Histoire et d’Art, Luxembourg.
Le projet de détruire le lion de Waterloo fut énergiquement combattu par les catholiques et spécialement Jean-Baptiste Nothomb : il regardait ce monument comme l’emblème de la délivrance de l’Europe. « La journée de Waterloo, disait-il, a ouvert pour l’Europe une ère nouvelle, l’ère des gouvernements représentatifs. Cette journée a rendu à la Belgique cette indépendance qui a été dénaturée ensuite et qui a reçu une nouvelle forme, sa véritable forme, par les journées de septembre. » Et, pour reprendre les termes de Jean-Baptiste Nothomb, « s‘il n’y avait point eu Waterloo, Bruxelles serait encore un chef de département français« .
« Il serait impolitique d’irriter l’Europe, car la bataille de Waterloo fut précieuse à l’Europe, à la France même« , clama, pour sa part, le comte de Robiano.
Les diplomates se saisirent de l’affaire, allant jusqu’à évoquer son caractère maladroit, en ce compris l’Ambassadeur de France qui ne manqua pas d’adresser à son collègue britannique une missive dans laquelle il s’est dit tout à fait étranger à cette proposition, espérant qu’elle n’altère en rien les relations entre la France et l’Angleterre.
La presse s’immisça dans le débat. Leurs titres sont évocateurs : « Les monuments sont des livres d’Histoire à l’usage des peuples. Respectez-les si vous voulez fonder une nation« , pouvait-on lire dans « Le Belge« . Et dans « L’Indépendant« : « Nous regrettons de voir mêler les souvenirs de 1815 à la gloire présente. Waterloo appartient à l’Histoire; le présent seul appartient aux Chambres belges. »
Mais ni ces arguments contraires, ni ces éditoriaux ne découragèrent Gendebien. Convaincu que le monument ne pouvait rester « l’image de cet odieux et féroce lion néerlandais qui menaçait de dévorer les Belges« , il fit mettre au vote son projet de loi.
La Chambre – on le constate aujourd’hui et pour cause – donna raison à Nothomb; elle rejeta la prise en considération de la motion ayant pour but de faire disparaitre le lion de Waterloo qui fut ainsi sauvé; mais, à l’unanimité, elle adopta la proposition de voter des remerciements à l’armée française.
La polémique, qui pourrait compter comme préfigurant les débats autour de l’idéologie woke, que certains – sans vision de l’Histoire – qualifient de postmoderne, fut donc tout à fait sérieuse, comme le rappelait le regretté Yves Vander Cruyse dans la Libre. Il rapportait encore d’autres initiatives ultérieures, hostiles au félidé magnifique qui sentit encore souffler le vent du canon, jusqu’au XX° siècle…
En 1918, Raymond Colleye, journaliste, homme de lettres, poète, Bruxellois et militant wallon, volontiers rattachiste – tout cela n’est donc pas incompatible, proposa de « faire sauter le lion en signe de solidarité franco-wallonne ». Louis Auguste Pépin, né à Angre le 24 mars 1861 et décédé à Pâturages le 4 décembre 1938, membre du parti ouvrier belge et député, proposa de « retourner le lion pour que sa gueule soit tournée vers le Nord !« , tandis qu’un autre, Victor Ernest, député de Charleroi de 1918 à 1940, revint, à la même époque, à la proposition initiale: la « démolition pure et simple du monument« .

Entre littérature et diplomatie – quoique-, dans La destruction du lion de Waterloo, le Comte Albert Du Bois lui réserve le même sort, fustigeant au passages les Wallons qui ont permis que s’élevât ce monument « anglo-hollandais » sur leur sol:
Détruisez ce Lion ! Détruisez cette Brute !
Ne glorifiez pas le souvenir fatal
De l’heure et de l’endroit qui virent notre chute,
Par ce bronze et ce piédestal !
On vous brave ! On vous raille ! On vous souille ! On vous joue !
Wallons, n’ayez pas l’air de n’y comprendre rien !
Un crachat sur la face, un soufflet sur la joue,
Ne semblez pas penser : « C’est bien ! »
Le Comte Albert Du Bois est un personnage qui méritera qu’à l’occasion on s’y arrête. Sachez déjà qu’Albert du Bois, né à Ecaussinnes-d’Enghien, le 4 septembre 1872 et mort à Bruxelles le 3 décembre 1940, était un homme de lettres, dramaturge, poète, diplomate. En tout cas, jusqu’à ce jour du 17 février 1903 où, devenu secrétaire de Légation à Paris, il fut renvoyé de son poste après avoir écrit : « Belges ou Français !« , roman dans lequel il se faisait l’avocat de « l’annexion » des provinces wallonnes par la France. Face aux revendications du Mouvement flamand, c’est la même année qu’il écrivait, dix ans avant la « Lettre au Roi », que Jules Destrée adresserait le 15 août 1912 à Albert 1er : « Les Flamingants rêvent de transformer notre pays en une vaste Flandre et leurs efforts lentement produisent des résultats appréciables. L’Etat ne cesse d’engloutir des millions pour le port d’Anvers ».
On voit ainsi, à travers cet épisode, l’existence, dans les milieux politiques et intellectuels, d’une réelle détermination, assez partagée, franchement wallingante et nourrie de francophilie, jusqu’au « rattachisme » pour certains, et qui se cristallisera autour du fameux « Lion ».
Et à la fin, l’oecuménisme belge sauve le Lion
Mais dans un bel ouvrage, qui fleure bon la nostalgie de l’insouciance de notre jeunesse aujourd’hui perdue, signé de Julos Beaucarne, André Bialek, Jean-Pierre Otte, Philippe Ruelle et Christiane et Bernard Gillain, sous l’oeil bien veillant de Marie Clap’Sabots et du Centre de Production de Namur de la RTBF – nous sommes à la fin des années ’70, au début des années ’80 – on voit dans le Lion de Waterloo l’expression harmonieuse de l’unité belge, à défaut que ce soit de la paix en Europe:

Monument érigé en Brabant wallon à la mémoire d’un prince hollandais, sculpté par un artiste malinois, fondu à Seraing, conçu sur une architecture bruxelloise d’un plan initialement picard garni par des botterresses liégeoises c’est le symbole involontaire mais indiscutable d’un art unitaire belge. Encore que certains insinuent que ce lion aurait dans l’attitude quelque chose d’un peu trop flamand…
L’ami Bernard Gillain, et ses complices, m’autoriseront ces emprunts littéraires et photographiques… C’est pour la bonne cause du souvenir des bons moments passés…

Toujours est-il qu’alors, et jusqu’à il n’y a guère – pour tout dire, les reconstitutions du bicentenaire de la Bataille de 2015 – le site touristique avait des allures de guinguettes, voire de foire aux boudins, qui obligeaient à une mise en garde révélatrice: « l’accès à l’escalier est interdit avec des frites »…

Il faut dire que l’époque était plus au tourisme de proximité qu’au travail de mémoire. Alors, le tram W reliait Bruxelles à Wavre, en passant par Waterloo, Lasne et Rixensart, en longeant le site du Lion. Il passera une toute dernière fois à Waterloo, le 31 mars 1964, cédant la place aux autobus.
Il faut dire que, dès 1828, « un service de diligences » était organisé au départ de Bruxelles jusqu’à la ferme de la Belle-Alliance. L’excursion commençait à 8h et prenait la journée.
Mais l’attrait de Waterloo, de la Butte et de son Champ de Bataille connut un développement surprenant dans les années ’50. Le dimanche 30 mai 1954 était en effet inaugurée une nouvelle ligne aérienne: Bruxelles-Waterloo. Et c’est vers 11 h. 45 que l’hélicoptère de la Sabena atterrissait dans l’enceinte située au pied de la butte… C’était là une initiative parmi les nombreuses, parfois assez folles, de Norbert Brassinne, qui se désignait comme le dernier grognard de l’Empereur: il ne reculait devant rien pour la gloire de Waterloo et de Napoléon, et arrivait toujours à ses fins… Je vous évoquerai bientôt ce personnage. Mais revenons à ce jour-là, où les autorités locales prirent place, l’après-midi, dans l’hélicoptère, pour recevoir le baptême de l’air au-dessus des territoires historiques du champ de bataille de Waterloo, Braine-l’Alleud, Genappe et Plancenoit…

Pour le bi-centenaire
Fin 2025, la Régie des Bâtiments prévoyait de débuter différents travaux d’entretien et de sécurisation de l’accès à la Butte du lion de Waterloo. Le Mémorial 1815 restera accessible, mais l’accès à la Butte (l’escalier et la terrasse panoramique autour du Lion) sera temporairement interdit pendant la durée des travaux.
Et pour continuer à faire « belge », le communiqué précise que ces travaux seront réalisés grâce au soutien des… « joueurs de la Loterie Nationale ».
Bernard Chateau,
(°) Si la relation entre littérature, histoire, lieux et personnages vous intéresse,je vous recommande le coffret des Editions de l’Octogone, sur les pas des écrivains, série Promenades découvertes, édité en 2000 et le Guide littéraire de la Belgique de la Hollande et du Luxembourg, parRoger Bodart, Marc Galle et Garmt Stuiveling dans la collection « Bibliothèque des Guides Belus », Librairie Hachette (1972). De quoi faire les bouquinistes. Quelques citations ici en sont issues.
