MIS A JOUR LE 5 JANVIER 2026

Une histoire autour d’in bia p’tit effant

Front de Libération des Arbres Fruitiers. Julos Beaucarne

En 1974, il y a un plus demi-siècle, Julos Beaucarne nous faisait beaucoup rire, avec un texte qu’on trouverait sur son LP « Le Front de Libération des Arbres Fruitiers »… C’était l’histoire d’un bia p’tit effant,

un bia ptit effant come çoulà, sais-tu, on n’en avait jamais vu, mmm!
Imagine un peu: de belles petites crolles, de belles petites menottes
Poucet, Laridet, Grande Dame, Jean des Sceaux, Petit Courtaud, Petit courtaud!
Ça ne s’était jamais vu!

Mais cet enfant-là avait dû attendre plusieurs jours pour recevoir ses premiers cadeaux :

Les rois mages, tu sais bien, les grands efflanqués de l’Écriture Sainte
Ils étaient partis six mois à l’avance sur deux gros chameaux
« Où c’est que vous allez? »
« On s’en va porter les cadeaux à l’enfant-Dieu »
« Allez-vous le trouver seulement? »
« Y a qu’à suivre l’étoile »
Mais y en avait un maudit paquet, d’étoiles

La Grande Ourse, Véga, Arcturus, tout le bazar
Ils se sont trompés plusieurs fois de chemin, ils sont arrivés dix jours en retard
Mais cet enfant-là aurait pu mourir d’une pneumonie en les attendant!

Heureusement
Ça, c’était pas écrit dans l’Évangile
Toute la sainte Famille était obligée de rester dans l’étable
Ils pouvaient pas s’en aller
Les rois mages, ces saisis-là
Avaient écrit qu’ils venaient!
En plus, ils arrivent avec leurs cadeaux
Mais devine un peu quels cadeaux
De la myrrhe et de l’encens pour un bébé naissant!

Eh bî c’t ainsi!
Ça c’t’ un bia cadeau!
Faut dire qu’ils n’avaient pas fait les magasins longtemps pour trouver ça!
Ils auraient pu acheter des chaussons, comme tout le monde
De l’encens, Maria Dei!
Remarquez que d’un côté
Avec les deux animaux qui étaient dans l’étable
Un peu d’encens, eh ben
Ça n’a pas fait de tort, hein

Et pas de galette?

La vérité de la légende est bien sûr ailleurs : l’encens était pour la divinité et la myrrhe pour l’humanité de Jésus. Une façon de signifier qu’il était à la fois roi, Dieu et homme mortel.

Mais s’étonner qu’ils n’aient même pas pris avec eux une… Galette… des Rois… Anachronisme : son histoire restait alors encore à inventer. Et elle est même très récente. Quoique…

L’histoire est en tout cas complexe, et bien plus floue.

Vous verrez qu’elle pourrait remonter au IV° siècle, alors que Noël et Epiphanie sont fixés au calendrier, ou très récente, si on se penche sur la galette, telle que nous la connaissons aujourd’hui…

Les Rois Mages

D’abord, est-elle vraiment liée aux Rois Mages, la galette des rois?

Les Rois Mages Londres, British Library, Additional 37472, Psautier d’Eadwine, milieu du xiie siècle, f. 1 cycle des Mages © Wikimédia commons. Libre de droits d’auteurs

On apprend de source sûre qu’on n’est pas sûr de leur existence. Mages peut-être, tout au plus… Mais leurs noms… leur nombre… Alors là…. Et puis tout ça serait bien une tentative des autorités chrétiennes pour ramener à elles, à la morale et aux bons usages, les brebis égarées par les cultes païens.

Car, dans des références qui amalgament solstice d’hiver et culte solaire, dans un calendrier où Epiphanie et Noël se sont disputés la naissance du Christ, c’est bien à l’époque romaine qu’il faudrait remonter.

Solstice d’hiver, Saturne, Saturnales et Soleil

Saturne fresque de la maison des Dioscures à Pompéi, musée archéologique de Naples

Retenez que le solstice d’hiver était l’occasion de réjouissances : les jours s’allongeraient et la lumière gagnerait, une nouvelle fois, jour après jour, sur la nuit. Tout cela valait bien une fête. Ces fêtes, les Saturnales, célébrées en l’honneur du Dieu Saturne, le Dieu agricole, avaient commencé par une journée… elle s’étalèrent finalement sur une semaine.

En ce temps-là, le temps était aux jeux, aux cadeaux, on buvait et on mangeait sans se soucier de sagesses.

En ce temps-là, les rôles sociaux étaient inversés.

Les Saturnales dans la Rome antique. Image Liebig publicitaire

Comme un renversement provisoire de l’ordre établi dans une approche païenne qui n’est pas sans rappeler nos carnavals et le mardi gras.

Comme une fête païenne et paillarde…

Et le 25 décembre, jour du solstice d’hiver, est marqué du culte du soleil: Sol InvictusDies Natalis Solis Invicti, « Jour de naissance du Soleil Invaincu », nourri par l’Orient.

« Le Soleil Invaincu et Invincible » vaut bien une galette…

Disque dédié à Sol Invictus . D’argent, œuvre romaine, IIIe siècle ap. J.-C. Provenance Pessinus British Museum

Et de fait, comment ne pas voir dans cette galette des Rois, à la belle couleur dorée, l’incarnation symbolique du soleil, luisant, clair et beau.

L’explication est séduisante, mais cela ne suffit pas à la certifier.

Le soleil luisant, clair et beau…. Photo de Andrey Grinkevich sur Unsplash

Et la fève?

Et la fève, dans tout cela ?

Lors des Saturnales, les Romains organisaient un grand festin, où maîtres et esclaves partageaient un gâteau. C’était l’occasion, pour celui qui obtenait la fève, d’être fait roi de la journée. C’est que la fève est un des premiers légumes à pousser au printemps… Mais d’où vient la Fève des Saturnales ? Il faut forcément s’arrêter à un moment, interroger l’histoire… et attendre la réponse…

La tradition, se poursuivant, s’est néanmoins transformée vers le XIV° siècle, où le « Roi » qui avait tiré la fève finissait par avaler de travers ses agapes : c’est que ce serait à lui de régler la note du festin… où à tout le moins une tournée générale. Alors, pour se défausser, il lui restait à avaler… la fève. Ni vu, ni connu. Pour éviter la triche, on l’a remplacée par un petit bout de porcelaine, de Saxe et de Limoge.

Porcelaine en forme de bébés emmaillotés, symbole de fécondité et du petit Jésus, qu’on retrouve dans le cougnou, la fève se transforma au fil du temps, et on trouva des animaux et des symboles de chance. Les fèves publicitaires arrivent au début du XXe siècle, on les attribue à un certain Monsieur Lion qui a créé une fève en forme de lune où était inscrit le nom de son commerce.

Avec le temps, les dernières décennies ont libéré les imaginations. Et certaines y ont vu des opportunités pour une nouvelle déclinaison dans un profitable merchandising… D’autres en font la signature de leur Maison de Chefs étoilés qu’ils sont. Depuis quelques temps, certains y remplacent même la fève par une pièce d’or véritable. Des gourmands créent des collections. On les appelle les fabophiles, collectionneurs des fèves des galettes des rois. Et ils ont leur site. Et leur association.

Une tradition moyen-âgeuse et wallonne

Mais pour les historiens de la cuisine, au-delà des mythes et légendes, les certitudes ne viennent qu’avec les premières mentions écrites qui documentent notre gâteau des Rois. Et elles remontent au XIII° siècle et surtout au XIV° siècle.

En 1480, le premier « cérémonial » du gâteau des Rois est décrit et nommé, et c’est en Wallonie, avec un gâteau à base de farine de froment proche de la couronne de pâte briochée, renfermant une fève. Le gâteau des Rois s’y trouve associé à la tradition païenne du « Roi boit« , selon Loïc Bienassis,  historien spécialisé en histoire de l’alimentation.

La premier recette connue, faisant référence à un gâteau des Rois, apparaît en 1653, dans « le pâtissier français« , et est toujours plus proche de la brioche que de la galette en pâte feuilletée.

La galette à base de pâte feuilletée n’apparaîtra qu’au XIX° siècle.

Il faut attendre le milieu du XX° siècle pour voir, à la pâte feuilletée, l’ajout d’une farcissure de pâte d’amandes, ou de frangipane, mélange de pâte d’amandes et de crème pâtissière. Et cela se passe d’abord à Paris. Dans un jacobinisme qui concerne aussi la cuisine, elle s’étendra aux autres régions, où subsistent néanmoins, avec plus ou moins de bonheur, les recettes traditionnelles.

La peinture documente l’histoire

Et c’est là que l’histoire de l’art nourrit l’histoire, et l’histoire de la cuisine, en l’occurrence, aussi sûrement que les textes écrits.

Ainsi, parmi d’autres oeuvres de genre sur le sujet, ce tableau du peintre anversois Jacob Jordaens, qui témoigne de cette double pratique du « gâteau des rois » et du « Roi boit ». « Le roi boit » (De Koning Drinkt ou Driekoningen-Avondest), que l’on peut voir aux Musées royaux des Beaux Beaux-Arts de Belgique, à Bruxelles, y fait partie d’une riche collection des oeuvres du peintre flamand. Ce tableau a été peint en 1640.

Et cette scène de genre représente une compagnie célébrant la fête des rois : celui qui a été couronné se prépare à boire un verre de vin – on devine que ce n’est pas le premier – et son entourage pousse dès lors l’exclamation de circonstance : « Le roi boit ! ». Au centre de l’oeuvre, il reste un gâteau des Rois et des gaufres de Bruxelles, qui n’ont pas changé de forme depuis. L’ambiance est pour le moins festive et déjà largement débridée. En avant-plan du groupe, une mère s’acquitte, sur son enfant, distraitement, d’une tâche ingrate, lui torchant le cul, ce qui l’empêche d’avoir un verre à la main… Mais cela n’obscurcit manifestement pas son humeur: elle n’a d’yeux que pour le Roi. De l’autre côté de la toile, un homme vomit, tombant de sa chaise et renversant cruches et gobelets. C’est dire si la scène est débridée. Elle a été littéralement « captée » après déjà quelques premiers excès et on devine aux regards qu’elle terminera, au-delà de la truculence gaillarde, en débauche paillarde. Et il y a toujours l’un ou l’autre convive à fixer « l’objectif » du peintre, avec plus ou moins de désapprobation dans le regard.

Ainsi, par cette scène, on s’avise qu’il y a cène et cène…

Mais on notera que Jacob Jordaens a fait plusieurs versions de son « Roi boit », entre 1638 et 1650, accrochées aux cimaises de différents musées: Musée du Louvre, Musée d’Histoire de l’Art à Vienne, au Musée de Cassel et au Musée de l’Hermitage.  On lui connaît ainsi plus d’une demi-douzaine de versions dans son œuvre. La version du Louvre a été acquise par le Roi de France, Louis XVI – ce qui dit la renommée du genre à l’époque.

Le Roi Boit de Jordans, au Musée des Beaux-Arts de Bruxelles

De haut en bas et de gauche à droite: Musée d’Histoire de l’Art de Vienne, Musée de Sassel (Hesse – Allemagne), Musée du Louvre, Musée de l’Hermitage (Moscou)

Ces cérémonies urbaines, noces et kermesses villageoises, fêtes de cour et des rois font en effet une belle part l’inspiration flamande de l’époque. C’est à travers le prisme du divertissement collectif dans l’espace public que, du 26 avril au 1er septembre 2025, le Palais des Beaux-Arts de Lille proposait une exposition qui explorait précisément les fêtes flamandes aux XVIe et XVIIe siècles, sous le titre « Fêtes et Célébrations Flamandes » avec notamment des oeuvres de Brueghel, Rubens, – et Jordaens et son « Roi boit » bruxellois…

Et finalement…

Alors, la certitude définitive dans cette affaire est que ce délice ajoute tragiquement aux excès des fêtes qui l’auront précédé et qu’on ne saurait mieux conclure que par sa recette, celle de Thierry Marx, par exemple, ou d’un des meilleurs pâtissiers de sa génération, Yann Couvreur, qui la donnait dans « On va déguster« , sur France Inter. Encore qu’il sera plus simple de se référer aux « marronniers » traditionnels de la presse qui établit, le mouvement venu, la liste des meilleurs faiseurs de galettes de l’année.

Retenez donc que « galettes des Rois » doit s’écrire en effet au pluriel. Puisqu’en France, chaque région ou presque a conservé sa galette, outre le modèle parisien de pâte feuilletée croustillante. Les traditions locales, on l’a dit, recourent à la pâte briochée surtout, ou sablée, à la frangipane, agrémentée de crème au beurre, parfumée au rhum ou au kirsch, ou d’une garniture de fruits confits et de parfums d’anis ou de fleur d’oranger.

Ainsi, en Catalogne, la couronne sera réalisée avec une pâte briochée, saupoudrée de grains de sucre perlé, et parfois parfumée de fleur d’oranger et garnie de fruits confits généreux et on l’appelle Brioche des Rois ou « Tourteau » des Rois. Là, les concours qui visent à désigner la meilleure pâtisserie se jouent en deux catégories: la galette et le tourteau, comme on le voit de la journée gourmande à la Maison de l’Artisan de Perpignan, pour les PO, où artisans boulangers et pâtissiers ont dévoilé tout leur savoir-faire.

La couronne des rois catalane. Pâte briochée, fruits confits, sucre perlé et fleur d’oranger. source: Wikimedia commons. Photo: David Monniaux
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En Gascogne et au Béarn, le tourteau s’appelle le “Garfou”  et on y ajoute une saveur d’anis à la fleur d’oranger. Le “Goumeau” de Franche-comté, se déguste tiède et la pâte briochée est nappée d’une pâte à choux avec de la crème…

Sachez, au passage, qu’il s’en mange autour de 60 millions en France chaque année. Presqu’une par personne.

L’opération détox viendra après. Après… les crêpes de la Chandeleur…

Bernard Chateau,

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