Une enfance liégeoise
C’était il y a aujourd’hui 200 ans exactement. Le 4 avril 1826. Zénobe Gramme naissait au 28 de la drève du Saule-Gaillard à Jehay-Bodegnée, sixième enfant de la famille. Une famille très nombreuse, comme on les voyait à l’époque, puisqu’on y compta douze enfants – mais c’était une époque où les enfants mourraient souvent en bas-âge.
Alphonse, l’aîné, né en 1819 vivra centenaire et sa cadette se prénommera… Zénobie.
Le père, Mathieu, est receveur délégué des houillères au bureau d’Antheit. Sa mère s’appelle Marie Seron. On devine un environnement modeste, mais intellectuellement favorisé. Le jeune Zénobe, guère doué pour les études traditionnelles, se consacre vite au travail manuel, et spécialement à la menuiserie, pour laquelle il a un vrai goût et où il manifeste une vraie inventivité. En 1835, il a 9 ans, il construit une cage pour ses lapins. Il la ferme à l’aide d’un « loquet à secret » de sa propre fabrication. Celui-ci est muni d’un mécanisme dont le fonctionnement est connu de lui seul. Quand il commence son apprentissage, alors que son maître l’invite à s’initier au rabot, il entend construire d’emblée… un escalier. Zénobe, s’il n’est pas bon élève entend attaquer instinctivement les chefs d’oeuvre du métier.
Il manifeste aussi volontiers un caractère facétieux, à travers notamment son « Cercle des Républicains« , dans un royaume naissant.
Il voyage et se perfectionne : Bruxelles, Huy, Liège mais aussi Lyon et Marseille, avant de se fixer à Paris. De la menuiserie, il passe en 1860 à la société à la société « L’Alliance », spécialisée dans la construction d’appareils électriques, qu’il quitte trois ans plus tard pour se perfectionner chez le constructeur d’appareillage électrique Ruhmkorff. Dans le même temps, il est vite insatiable de savoirs, en autodidacte gourmand.
Menuisier fait électricien. Ouvrier fait inventeur.
Alors, l’ouvrier trouvera à s’épanouir, à donner toute l’envergure à son inventivité. Son premier brevet sera sur l’usure des électrodes en charbon dans les lampes à arc.
« Ah, s’il m’avait fallu connaître tous ces porte-manteaux, je n’aurais sûrement jamais inventé ma machine »
Zénobe Gramme
Mais Zénobe illustre alors le mythe de l’inventeur, tirant le diable par la queue. Ce qui ne suffit pas à le décourager. Il garde son esprit vif, et son inventivité de bricoleur intuitif et génial, étranger aux démarches d’ingénieurs et à leurs calculs abstraits. Au faîte de sa gloire, au Congrès international des électriciens de 1881, se réveillant à l’issue d’une conférence très technique, émaillée de calculs interminables, face à un tableau rempli d’intégrales et alors qu’il demanda de quoi il s’agissait – alors qu’il s’agissait en réalité de la mise en équation de sa dynamo – il réagit : « Ah, s’il m’avait fallu connaître tous ces porte-manteaux, je n’aurais sûrement jamais inventé ma machine »…
Inventeur fait industriel
D’inventions en explorations, on le voit à Londres, mais sitôt il revient à Paris. Les brevets se succèdent. Et en 1871 vient l’instant de vrai génie, qui va révolutionner le monde : la dynamo de Gramme, premier générateur moderne de courant, suffisamment puissant pour être utilisé à grande échelle. Entraînée par une machine à vapeur, la dynamo de Gramme produit un courant continu. Mais alimentée en courant électrique, elle peut produire de l’énergie mécanique : elle est réversible. C’est le point de départ de l’essor de l’électricité où l’énergie mécanique est transformée en énergie électrique.
« S’il fallait baptiser un siècle par un nom propre, Ie XIX° siècle devrait s’appeler « le siècle de Gramme » »
Théodose du Moncel

Et c’est là que l’inventeur se mue, autre trait de génie, en industriel. Brièvement de retour en Belgique et associé à Hippolyte Fontaine, industriel et ancien menuisier comme lui, ils fondent à Paris la « Société des machines magnéto-électriques Gramme ». La société produit les premières dynamos, et les commercialise. Bientôt, la fortune est au rendez-vous.
Les honneurs
Sans compter les prix, qui succèdent aux prix, avant les honneurs.
En 1880, il obtient du gouvernement français un prix exceptionnel de 20.000 francs; en 1888, il se voit décerner le prix Volta de 50.000 fr., institué en 1852 par Louis-Napoléon, président de la République. Un prix en large partie utilisé pour créer des bourses d’études destinées à des enfants d’ouvriers belges souhaitant apprendre les métiers de la mécanique industrielle.
En 1898, il est fait commandeur de l’Ordre de Léopold mais portait à la boutonnière la rosette de la Légion d’Honneur.
Des galères à la vie bourgeoise
Mais revenons à la vie de ce modeste génial, qui restera génie modeste – et prudent, face à l’agitation qu’il constate autour de lui. Il en va souvent ainsi de ceux qui apprennent de la vie plutôt que des livres.

En 1857, le 20 juin, Gramme avait épousé à Neuilly sur Seine une couturière d’origine liégeoise, Hortense Nysten qui est veuve et mère d’une fille, prénommée Héloïse.
Veuf en 1890, Zénobe Gramme épouse le 17 août 1891 Antonie Schentur, sa cadette de 36 ans, à Bois Colombe.
Il meurt le 20 janvier 1901 à son domicile de Bois-Colombes, dans la maison située alors au 6 de la rue Nollet, et est enterré le 23 janvier au Père Lachaise. Cette année marque donc aussi le 125° anniversaire de sa disparition.
« dji tûse Hortense »
Zénobe Gramme

Mais au vrai, l’important aura été que Zénobe Gramme aura révolutionné la physique à un point tel que lors de ses funérailles, citant le comte Théodose du Moncel, scientifique et vulgarisateur français spécialisé dans le domaine de l’électricité, Eleuthère Mascart, Secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, déclara : « s’il fallait baptiser un siècle par un nom propre, Ie XIX° siècle devrait s’appeler le siècle » de Gramme ».
Et tout cela pour une seule raison : cet homme discret était tout entier à ses inventions et pour inventer rien de tel que de penser, ce qui pouvait lui conférer un air distrait. Sa réplique « dji tûse Hortense » (« je pense Hortense » en wallon liégeois) faite à sa femme qui lui reprochait sa distraction est restée célèbre. Il paraît que le vagabondage mental, loin d’incapaciter le cerveau pourrait bien le muscler, à croire le psychopédagogue Bruno Humbeeck
Une célébrité posthume
Mais comment, deux siècles après sa naissance, ne pas constater l’extraordinaire popularité du nom « Gramme » associé à sa dynamo. Les vélos de naguère étaient au demeurant une propice occasion d’un rappel historique opportun.
Qu’on en juge.
Les rues, places, parcs et autres établissements scolaires qui portent son nom se comptent par dizaines et on en trouve son nom jusqu’à Boston.
Il y a aussi les monuments, innombrables, dont le plus imposant est sans doute celui qui est posé à Liège, il est l’œuvre du sculpteur belge Thomas Vinçotte et de l’architecte liégeois Charles Soubre. Il a été inauguré le 7 octobre 1905, dans le cadre de l’Exposition universelle de Liège. Il est à la mesure du génie attribué à Zénobe Gramme puisqu’il comprend trois groupes de sculpture. La partie centrale, en bronze, s’appuie sur un socle en pierre de très grande largeur: la main de Zénobe Gramme repose sur une dynamo bien visible. Une femme se tient à la droite de l’inventeur ; elle tient les palmes glorieuses et « les foudres électriques ». Cette partie centrale n’est pas sans rappeler son monument funéraire, au cimetière du Père Lachaise, où une statue de bronze de Mathurin Moreau représente Gramme tenant dans sa main gauche l’anneau de sa dynamo, et dans sa main droite, un compas, outil du menuisier, en référence à ses premières passions. A gauche, Gramme menuisier; à droite, Gramme méditant, vingt ans plus tard.

Le monde de l’enseignement n’est pas en reste. A Liège HELMo Gramme (anciennement Institut Gramme) forme les ingénieurs industriels polyvalents.
A Charleroi, l’Université du Travail est l’œuvre de l’architecte Albert Dumont. La commande étant passée en 1905, le bâtiment est finalement ouvert à l’occasion de l’Exposition internationale de Charleroi, en 1911. Depuis septembre 2015, l’ULB s’est installée sur ce campus au sein du Centre Universitaire Zénobe Gramme pour développer progressivement sur ce nouveau campus ses activités d’enseignement, de recherche, de formation et de diffusion de la culture scientifique. Où l’on voit le récit wallon d’avenir se nourrir de son histoire…

Bernard Chateau
illustration de tête: l’Echo.