QUAND RADIO-BELGIQUE INVENTAIT LE JOURNAL PARLE.

Plaque publicitaire. Source: https://antique-autoradio-madness.org/

En 1913, dans une annexe du Palais Royal de Laeken, l’ingénieur Marzi installe une station radiophonique. C’est une première européenne. Mais la guerre va interrompre les retransmissions hebdomadaires de concerts. Il aura pourtant suffit de cette période expérimentale pour que la redevance soit établie: tout possesseur d’un poste récepteur doit s’acquitter d’une redevance annuelle de 20 francs. Au sortir de la guerre, il faut attendre le 23 novembre 1923 pour que la Société Belge Radio-Electrique (SBR), fabriquant de postes de radio, inaugure ses installations du 34 de la rue de Stassaert, à Bruxelles, et commence ses émissions le lendemain, sous la marque « Radio-Bruxelles », qui deviendra « Radio-Belgique », le 1° janvier suivant. A la manoeuvre, Théo Fleischman. Il franchit la porte du studio le 24 mars 1924. Il a 31 ans.

En Belgique, le Journal Parlé a vingt ans, préfacé par Roger Clause, était vendu 25 frs.

En 1946, l’INR éditait un livret, intitulé sobrement: En Belgique, le journal parlé a vingt ans. 1926-1946. C’est l’histoire de ce premier journal parlé que je vais ici évoquer en reprenant, in extenso, la partie du texte qui lui est consacré.

Radio-Belgique

Radio-Belgique était alors le seul organisme de radiodiffusion belge. Société privée créée en 1922, elle procédait à des émissions artistiques, installée en de modestes locaux de la rue de Stassart à Bruxelles. Ces émissions se faisaient sur la longueur d’ondes de 410 mètres avec une puissance de 1,5 kilowatt. Le public belge, conquis par l’originalité de cette entreprise, portait un intérêt passionné et particulièrement sympathique à ces programmes.
C’était l’époque héroïque de la Radio. Il y avait, du côté des spécialistes qui se consacraient à ce nouvel art, une volonté enthousiaste et audacieuse de découverte et, du côté des auditeurs, une curiosité avide et un enthousiasme tout aussi généreux.
C’est à Théo Fleischman que fut confié le soin de trouver une formule et d’organiser ce premier quotidien belge des ondes. Ecrivain et journaliste, il était, dans notre pays, le premier spécialiste se consacrant aux choses de la Radio, ayant, depuis 1923, créé et dirigé toutes les émissions parlées de Radio-Belgique.

Donner le maximum de nouvelles

Radio SBR Source: https://antiqradio.com/

Il fallait donc trouver une formule différente autant que possible de celles déjà employées à l’étranger, convenant au public belge et permettant de donner en peu de temps et d’une manière commode le maximum de nouvelles. Théo Fleischman se décida pour une double formule, à la fois journalistique et radiophonique.

La T.S.F., outil moderne par excellence, impose tout d’abord une idée de vitesse. Pour elle, le temps est précieux, d’autant plus qu’en ce qui concerne l’information, celle-ci doit trouver place dans des émissions faites de musique, de conférences et d’autres auditions d’art et de divertissement. Emettre toutes les nouvelles du monde et de la journée en trente minutes, tel était le but à atteindre.
Il fallait tout d’abord créer un style journalistique spécial.

Ce que l’on ne dit pas…

Ce qu’on ne dit pas, c’est que le journal parlé avait, dans le chef de ses promoteurs, une finalité moins noble voire franchement mercantile: à travers lui, ils espéraient bien créer ce que l’on appelle aujourd’hui un « peak d’audience« , susceptible de séduire les annonceurs, après avoir séduit les auditeurs…

Tout est dans la méthode

La discipline qui s’imposa fut celle-ci : rédaction très laconique des nouvelles, en donnant la teneur essentielle.

Le fait devait être énoncé simplement, d’une façon concise, sans détails. Ces détails, le pittoresque, la physionomie, les commentaires, etc., tout cela devait, pour le public, se trouver dans les journaux imprimés. D’autre part, il fallait aussi procéder à un choix de nouvelles, écarter celles dont le caractère futile ou trop local n’était pas digne d’intéresser les auditeurs de tout un pays et même de l’étranger.
Enfin il convenait d’établir un contrôle efficace des informations. En outre, en vertu des conditions imposées par le gouvernement, il était entendu que le Journal parlé devrait toujours être strictement neutre.

Ce travail fut confié à une équipe de journalistes professionnels ayant déjà fourni une brillante carrière dans la Presse imprimée.Le « Journal parlé de Radio-Belgique » eut, dès l’origine, à sa disposition, diverses sources d’information personnelles: agences, correspondants, etc..

Les méthodes de travail furent établies de la façon suivante: triage des nouvelles et recou-pements, rédaction spéciale en vue de la lecture au micro, classement par rubriques, minutage et, enfin, lecture devant le micro. Cette lecture était assurée par les rédacteurs eux-mêmes, ce qui fait que tout le travail, dès la réception des informations jusqu’à leur diffusion, était fait uniquement par des professionnels. Enfin, après chaque émission, les feuillets lus au micro étaient réunis, reliés, numérotés et classés. Les justiticatifs précieusement conservés devaient permettre de faire face à toute demande de renseignements, ils devaient permettre aussi d’éviter (la preuve en a été donnée) tout incident de polémique, de droit de réponse, etc.

« Toutes les nouvelles du monde et de la journée en trente minutes« .

La Rédaction du « Journal Parlé de Radio-Belgique ». De gauche à droite: Pierre Fontaine, Albert Bouckaert, Théo Fleischman,et André Guéry.

Ainsi, la formule « Toutes les nouvelles du monde et de la journée en trente minutes » fut réalisée sur des bases purement journalistiques dès la naissance de ce Journal parlé. La maquette fut établie comme suit :
Nouvelles de Belgique;
Nouvelles de l’étranger;
La journée parlementaire;
Une interview ou un dialogue sur la question du jour;
Reportages et comptes rendus;
Les cinq minutes du spécialiste;
Nouvelles sportives;
Ce que disent les journaux et les revues;
Nouvelles financières;
La journée de demain.

Le premier journal

La première émission du « Journal Parlé de radio-Belgique, le 1er novembre 1926: Théo Fleischman (à droite) et Angré Guéry

L’inauguration du « Journal parlé de Radio-Belgique » eut lieu le 1e novembre 1926. M. Auguste Hubert, Administrateur délégué de la Société Radio-Belgique, précisa le rôle de cette nouvelle émission:
« Il ne s’agit en aucune façon de se substituer à la Presse écrite, mais bien de réaliser un type de journal strictement adapté aux possibilités de la radio-phonie. Ce journal doit avoir et aura une attitude toute spéciale. Il s’adresse à tous. Il gardera toujours un caractère d’absolue neutralité, passant en revue les événements de la journée, donnant tous les renseignements utiles et permettant aux personnalités diverses de prendre contact directement avec le public au sujet de toute question d’intérêt général. »

Pierre-François Denis, chef technicien de Radio-Belgique, devant l’émetteur de la rue de Stassart. Né à Louvain en 1895, volontaire de guerre en 1914, P.-F. Denis, membre du groupe du Commandant Lambert, en 1942, fut arrêté et fusillé par les Allemands, à Halle, le 24 août 1944.

Il n’est pas sans intérêt d’évoquer cette première émission qui provoqua la curiosité de tous, et de l’évoquer en feuilletant aujourd’hui le justificatif du « Journal parlé de Radio-Belgique » du 1e novembre 1926. Quels événements occupaient la vedette à ce moment-là?

Le Journal parlé annonçait notamment que la Famille royale de Belgique poursuivait son voyage vers Stockholm où se préparaient les fêtes nuptiales du Prince Léopold et de la Princesse Astrid. Dans tout le pays, on célébrait la Toussaint. A Bruxelles, un incendie avait ravagé les vastes dépôts d’une firme de produits : pharmaceutiques. Sur les bords de la Meuse, les habitants étaient menacés d’inondations.
A Binche, on préparait pour le lendemain les funérailles solennelles de onze habitants de la cité, morts en déportation en Allemagne. En France, des projets étaient présentés dans le but de revaloriser le franc.
A Paris, l’Ambassadeur de Belgique présidait une cérémonie devant le monument élevé à la mémoire des soldats belges morts en France pendant la guerre.
On signalait aussi la mort de l’acteur Vilbert et du prestidigitateur Houdini. En Italie, attentat contre Mussolini. En Grande-Bretagne, grève des mineurs. En Hongrie, négociations d’un emprunt de dix millions de dollars. En Arménie, tremblement de terre. Incidents dans le Palatinat où la municipalité de Neustadt refusait le logement des militaires français. En Amérique, chute d’un hydravion qui avait atteint « la formidable vitesse de 402 kilomètres à l’heure ». La rubrique « La question du jour » était consacrée à la récente création du belga.
Cette première émission comportait aussi une rubrique sportive: à Bruxelles, en football, l’équipe de Londres battait les Diables rouges par 4 goals à 2.
Au Vel’ d’Hiv’ de Paris, course de deux heures à l’américaine. Enfin, le coureur cycliste Binda devenait champion d’Italie.
La cote des marchés indiquait, pour les denrées : le café à 10 fr. 50 le demi-kilo, le beurre à 25 francs le kilo, les œufs à 1 tr. 30.

Une aventure appelée à durer

A partir de ce 1º novembre 1926, Radio-Belgique devait émettre régulièrement son Journal parlé. La première équipe, constituée par Théo Fleischman, comprenait deux journalistes de talent qui avaient brillamment fait leurs preuves dans les rédactions de grands journaux de la capitale : André Guéry et Carl Goebel. Théo Fleischman, qui est Administrateur-Directeur général de II. N. R., et André Guéry, qui assume la direction du Service de Presse et des Auditeurs de 1I. N. R., se consacrent encore à la Radio à l’heure actuelle.
Cependant, les services de Radio-Belgique s’amplifiant, de nouveaux rédacteurs se joignirent aux pionniers de la première heure. C’étaient Albert Bouckaert, Pierre Fontaine et Maurice Lecomte.

Chroniques et humoriste (déjà)…

Les premiers chroniqueurs, disposant chacun de cinq minutes par semaine, furent le maître humoriste Léon Donnay, l’éminent compositeur Paul Gilson, l’écrivain Georges Rency, de l’Académie, le journaliste sportif Fernand Germain, M. Paul Donnay, Mme Jeanne Colin.

L’accueil réservé à ce premier Journal parlé fut enthousiaste. Les auditeurs l’adoptèrent immédiatement. La Presse entoura de commentaires très sympathiques l’apparition de ce nouveau confrère et pouvait bientôt signaler que «le Journal parlé a pris droit de cité dans la vie moderne, est devenu non seulement un agrément mais une nécessité. Son rôle ne pourra que grandir dans l’avenir. »

Il en fut ainsi. Les trente minutes primitives devinrent bientôt quarante-cinq minutes. Les rubriques se multiplièrent, les sources d’information se firent plus nombreuses. Interviews et reportages allaient augmenter encore les éléments d’intérêt.

Les interviews

Une interview de Signoret

La première interview, donnée le lendemain de l’inauguration, fut celle de Colette qui venait jouer à Bruxelles sa pièce, « La Vagabonde ». A partir de ce moment, le rythme des interviews ne cessa de s’accélérer. Il n’est pas possible de signaler toutes les personnalités qui défilèrent devant le micro pendant les cinq dernières années de Radio-Belgique. Il y eut des écrivains : Manoël Gahisto, Fernand Crommelynck, Gustave Van Zype, Hubert Krains, Valère Gille. René Fauchois, Maurice des Ombiaux, Americo Castro, Maurice Dekobra, André Baillon… Il y eut des musiciens: Arthur Honegger, Tierko Richepin, Jacques Thibaud… Des journalistes: Matthews Murray, Herman Dons, Victor Boin, Geneviève Tabouis… Des politiciens, des diplomates: Alexandre Millerand, ancien Président de la République française, Lord Cecil, le comte Peretti de La Rocca, Ambassadeur de France, MM. Uriburu, Ministre de la République argentine, Adatci, Ambassadeur du Japon, Hedry, Ministre de Hongrie, Jean Lasdin, Ministre de Lettonie, Grigorcea, inistre de Roumanie, Augusto de Castro, Ministre du Portugal… Il y eut aussi des artistes : René Alexandre, Signoret, Paulette Pax, Spinelly, Georges Berr, l’Argentina, Joséphine Baker, Raquel Meller et tant d’autres, qui apportaient au micro leurs confidences, leurs souvenirs, leurs projets, des échos de leurs travaux, de leurs pérégrinations à travers le monde.

Les reportages

Au Vélodrome d’Hiver de Bruxelles, en 1925. Théo Fleischman photographié au cours du premier reportage parlé effectué en Belgique. Les micros de l’époque se transportaient malaisément

L’activité du journalisme radiophonique s’étendit également aux reportages. Le premier reportage parlé avait été fait en Belgique par Théo Fleischman, en 1925, à l’occasion de la course des Six Jours qui se disputait au Vélodrome d’Hiver de Bruxelles. Cette nouvelle forme de journalisme fut rapidement développée dès 1926, et Radio-Belgique promena partout son mıcro, captant et relatant des cérémonies officielles: l’inauguration du paquebot « Albertville »; la deuxième Exposition internationale de T. S. F. à Liège; l’inauguration du Palais des Beaux-Arts à Bruxelles. de l’Exposition d’Anvers, de celle de Liège, du Canal Anvers-Liège-Lanaye… Le micro était présent à toutes les fêtes et à toutes les manifestations, à la commémoration du « Vindictive » à Ostende, au Carnaval de Binche, à la séance qui se tint au Palais des Académies de Bruxelles en l’honneur de M. Hoover, lors de la visite de M. Doumergue, Président de la République française… Les reporters de Radio-Belgique assistèrent aussi aux meetings d’aviation, à la Procession des Pénitents à Furnes, à l’Ommegang de Bruxelles… On les vit également aux réunions sportives, aux matches de football Hollande-Belgique, Angleterre-Belgique…

Et c’est ainsi que la radio ouvrait une nouvelle manière de s’informer.

Mais l’aventure ne faisait que commencer…

Et le journal télévisé?

C’est dans un autre ouvrage, édité en 2006 – décidément, on va le voir, le 6 est un millésime favroable à l’information et à l’audiovisuel, intitulé « Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, soir » – 50 ans de JT à la RTBF, dû à Elodie de Sélys et Jean-François Lauwens, que l’histoire se raconte.

« Ce jour-là, je suis arrivé à 17 heures à la place Flagey pour prendre mon service : les journaux parlés de 22 heures, 23 heures et minuit. On m’a immédiatement attrapé pour me dire : « Le patron veut te voir. » Moins de trois heures après, je me retrouvais assis à une table face à une caméra à lire les informations du jour. »

«Ce jour-là », c’est le dimanche 4 novembre 1956. Et celui qui parle, c’est le Liégeois Robert Stéphane.

Je vous raconterai cette autre aventure bientôt. A son jour anniversaire, le 4 novembre 2026…


Bernard Chateau,

Les documents photographiques et les légendes sont issus de « Le Journal Parlé a vingt ans ».