Pendant les travaux de l’avant-corps de la Collégiale, il s’est agi d’entamer la réflexion sur les vitraux, dernier jalon de la restauration. Le défi est de taille : 93 baies à garnir pour une surface de plus de 460 m². Autrement dit, tout est à refaire, comme le montrent ces archives de l’Institut Royal du Patrimoine artistique.
Budget, option artistique et choix des artistes



Devant l’ampleur de la tâche une Commission est mise sur pied, composée d’autorités communales et religieuses, mais aussi d’artistes et critiques, dont Albert Dasnoy. Elle cadre son travail autour de deux priorités, outre la contrainte financière. D’abord, il y aura le choix artistique – l’esthétique sera abstraite et au service de l’architecture. Ensuite, le choix des créateurs – il s’agira d’artistes plutôt que de vitraillistes.

« Au commencement du verre est le sable, le feu et le souffle. »
Bernard Tirtiaux, Le passeur de lumière


Deux artistes sont retenus : Marthe Wéry et Jean-Paul Emonds-Alt. Elle est peintre. Il est sculpteur, peintre, mais aussi design. Le choix, entériné par la Ville en 1980 est justifié par « leur forte personnalité, leur engagement à travailler en esprit d’équipe et leur adhésion sans réserve au programme établi par la Commission ». Quinze années seront nécessaires pour mener à bien ce seul chantier, mais cela, personne ne le sait encore… C’est ce qu’un document inédit non-signé, intitulé «les vitraux de la Collégiale Sainte-Gertrude de Nivelles de Jean-Paul Emonds-Alt et Marthe Wéry », nomme « le déroulement en cascade des différentes procédures administratives d’approbation ». Il me faut ici saluer et remercier le Syndicat d’Initiative de Nivelles pour sa disponibilité et sa collaboration, qui a mis à ma disposition une documentation inédite.
Marthe Wéry
Marthe Wéry est née en 1930 à Etterbeek et elle est décédée en 2005 à Bruxelles. Elle enseignera à Saint-Luc.

« Tout mon travail est une recherche élémentaire de vivre la surface. Élémentaire, c’est-à-dire rechercher l’essentiel par son minimum. »
Marthe Wéry
Très vite, ses choix artistiques l’orientent dans une veine géométrique abstraite, monochrome, avec des trames ou des lignes, avant de développer les « dessins lignés », remplis de lignes serrées, répétées, rythmées. Ce travail, qui se construira bientôt à partir de textes, dont ceux de Gertrude Stein, lui vaudra d’être exposée dans la récente exposition « L’invention du langage. Stein. Picasso », à Paris, au Palais du Luxembourg, avec des œuvres qui figurent dans les collections du BPS à de Charleroi.
Née dans une famille d’entrepreneurs – son père, Jules Wéry, était effectivement entrepreneur, Marthe Wéry a toujours interrogé le rapport du travail artistique au bâti. Et elle a réalisé divers projets dès les années ’50 pour des maisons privées et des établissements publics comme le couvent des Assomptionnistes à Louvain ou le centre hospitalier universitaire de Liège, ce qui situe son expérience de ce rapport au matériau – et spécialement au vitrail – bien avant Nivelles.
Elle participe encore à la Biennale de Venise en 1982 et à une série d’autres expositions majeures. Et a été concernées par une série de commandes publiques et spécialement, à la suggestion Laurent Busine, elle sera choisie en 2001 pour réaliser une série de peintures destinées à l’embellissement d’une salle du palais royal aux côtés de Jan Fabre et Dirk Breackmant, à l’initiative de la Reine Paola.
Jean-Paul Emonds-Alt
Jean-Paul Emonds-Alt est un des artistes belges majeurs du XXᵉ siècle, à la fois designer, sculpteur, dessinateur et peintre, parfaitement ignoré du grand public et pourtant omni-présent : le logo « M » du métro bruxellois, c’est lui. Il en a donné une version assez proche pour le métro léger de Charleroi.
Né en 1928 à Etterbeek et mort en 2014, à l’âge de 86 ans, il s’est formé à la sculpture à La Cambre et a travaillé avec le sculpteur moderniste Oscar Jespers. Il a été professeur de dessin et chef d’atelier en design à La Cambre et a enseigné à l’Académie de Boitsfort.
Louvain-la-Neuve a, sur son territoire, deux de ses sculptures : « Figure couchée ou Sibylle se repose » et « Hommage au père Maximilien Kolbe ».
On verra que son approche symbolique et méditative, son souci de la discrétion et son goût pour la contemplation, sa sensibilité à l’idée de pureté, à la lumière et à l’espace se retrouve dans ses vitraux de la Collégiale.
Le choix de l’abstration
On comprend ainsi, par la nature-même de leur travail, en quoi ils étaient naturellement destinés l’un et l’autre à répondre au cahier des charges de la Commission, en rupture avec la tradition.
Un vitrail musicalement juste et souverainement écrit a le verbe si riche qu’il n’est pas d’écrivain qui puisse prétendre le décrire ou łe posséder par l’analyse. Les seuls qui ont le pouvoir d’en approcher la grâce sont les poètes et les musiciens.
Bernard Tirtiaux, le passeur de lumière

Traditionnellement, en effet, le vitrail d’église a été medium narratif : il illustre des scènes bibliques ou des figures de saints, faisant office de « Bible de lumière » pour des fidèles, souvent illettrés. Cependant, à partir du XXᵉ siècle, avec l’évolution de l’art moderne et des idées liturgiques, des artistes explorent l’abstraction dans la verrière religieuse.
A l’inverse, l’abstraction met l’accent sur la qualité de la lumière qui s’en trouve dosée. Les formes géométriques ou libres deviennent des « médiums de lumière », favorisant une expérience contemplative, plutôt qu’une lecture figurative. Il s’agit alors de favoriser le concept, l’idée sur l’histoire.
A Conques, Pierre Soulages
On pense à Conques, et au travail de Pierre Soulages: « j’ai cherché, avec des technologies de notre époque un produit verrier en accord avec l’identité de cette architecture sacrée du XIe siècle et de ses pouvoirs d’émotion artistique ». Il note ainsi « l’importance de l’organisation de la lumière dans ce bâtiment » dès lors qu’il s’agit d’habiller de lumière ce joyau roman.



« Ce qui m’a guidé, c’est la volonté de faire vivre la lumière en la modulant et de créer une surface apparaissant comme émettrice de clarté, en accord avec le caractère de l’architecture et des pouvoirs d’émotion artistique ou sacrée qui lui sont propres».
«Il est bien évident que les rouges, les bleus, toutes les couleurs violentes que l’on rencontre dans les vitraux gothiques au nord de la Loire ne pouvaient que nuire à la délicatesse de la coloration des pierres et à l’espace intérieur de cet édifice. J’ai tenu à respecter l’identité de ce bâtiment, ne perturber en rien la qualité spécifique de l’espace tel qu’il en découle des dimensions des baies, de leur répartition très particulière. Seule la lumière naturelle m’a paru lui convenir».

C’est en somme la même intention qui a valu à Nivelles. Rappelez-vous, on a vu que la priorité y était de valoriser la pierre et d’éviter une concurrence du vitrail ou une colorisation par la lumière, traversée par le vitrail, qui dénaturerait la pierre. Quant aux plombs, ils deviennent élément graphique, entrant dans la composition, au-delà de leur fonction d’assemblage.
Une oeuvre conjointe. Une fin de partie séparée.
Les vitraux de la nef et des bas-côtés ont été réalisés ensemble par Marthe Wéry etJean-Paul Edmonds-Alt, et sont pleinement en phase avec l’intention exprimée, amortissant la lumière dans l’édifice.




Par la suite, ils sont convenus de se répartir l’ouvrage.
Marthe Wery a réalisé les vitraux des transepts, et de chapelles : Sainte-Barbe, Saint Hubert et le Vénérable. Pour faire court, on dira qu’elle a poursuivi dans la veine imprimée aux bas côtés, en dehors de quelques éclats, visant notamment à masquer des constructions récentes, derrière les vitraux.




Jean-Paul Edmonds-Alt a réalisé les vitraux des chœurs, de l’entrée Saint-Michel, de la Chapelle des Dames et des Chapelles-tribunes. De son côté, il s’est laissé aller davantage à la couleur, tout en confirmant la structure en lamelles des vitraux. Et on constate notamment dans le chœur oriental, cu côté du lever du jour, la présence de bleu, dans un camaïeux de 21 tons de bleu et dans le chœur oriental dans des tonalités de fin de jour, blondes et lie-de-vin.




Pour être complet, on ajoutera qu’un des architectes de la restauration, Ghislain Ladrière, a réalisé le vitrail de l’entrée Samson.
Mais pourquoi cette évolution?
Précisément parce que le temps long du chantier a aussi eu pour conséquence que chacun des artistes sollicités a vécu sa propre évolution et que, d’une certaine manière, l’entente du départ s’est diluée. Qu’on en juge : si les premières intentions ont été exprimées en juin 1980, l’ordre définitif n’a été donné qu’en janvier 1984, et la mise en adjudication des travaux attendra décembre 1991. L’exécution qui débutera l’année suivante durera trois années…
Ainsi avanceront les travaux, en deux phases, avec des tensions, et l’intervention du maître-verrier Jean-Marie Pirotte, aux prises avec les contraintes rigoureuses de la matière et l’exigence de non-retour sur les choix prononcés, ainsi qu’avec celles, diverses, du lieu et de ses calendriers…
Bernard Chateau,
Voir spécialement « Nouvelles du Patrimoine », n° 77, juillet-août 1998, pages 15 sq
Tous les jours et week-end sauf jours fériés à 14h30 – Rendez-vous à la boutique de la Collégiale. Visite de l’église, de la Crypte, du sous-sol archéologique et de la salle impériale