MARSICK. Et l’Ecole liégeoise de violon (1/7)

Décidément, nul n’est prophète dans son pays. Ainsi, un ami suisse, par ailleurs musicien, m’évoquait l’autre jour l’Ecole liégeoise de violon et un nom : Marsick.

Henri Vieuxtemps

Je savais Vieuxtemps, et bien sûr Ysaÿe… et cela d’autant que j’ai longtemps travaillé avec bonheur et avec son arrière-petit-fils, Marc, musicien comme lui, mais dans un registre bien éloigné…
Donc, Marsick. Le nom convoqua immédiatement des souvenirs d’adolescence : Marsick, c’était le nom de mon professeur de musique à l’Athénée Provincial du Centre Raoul Warocqué à Morlanwelz… Certes, il y a des coïncidences, mais celle-là serait épastrouillante, pour deux raisons au moins. La première est que le patronyme est peu commun. La seconde qu’il est des vocations propices à faire des dynasties et que la musique en fait partie… alors ?

Eugène Ysaÿe –

Il n’en fallait pas plus pour que je m’intéresse au sujet. Et que cet intérêt finisse en recherches passionnantes et finalement en articles, que je vous donne ici – mais c’est une saga, sur plusieurs siècles et plusieurs générations qui mériterait d’être écrite – et racontée de manière bien plus ample.

L’Ecole liégeoise de violon

L’« Ecole liégeoise de violon » désigne une tradition pédago-virtuose liégeoise, particulièrement forte au XIXᵉ siècle, qui plonge ses racines dans les XVII° et XVIII° siècles et qui a formé plusieurs violonistes de rayonnement international. Le terme « Ecole » renvoie ici à une lignée de maîtres-élèves, de Liège et à Liège, mais aussi vers d’autres villes, ainsi qu’à des traits stylistiques partagés.
Selon le musicologue José Quitin, cette école se caractérise par une transmission quasi ininterrompue entre maîtres originaires de Liège : « l’enchaînement continu de maître à élève … est la caractéristique fondamentale de l’École liégeoise de violon ». Et cette école va inonder tout le champ musical européen, de Saint-Petersbourg à Paris, et jusqu’aux Etats-Unis.

Liège, ville créative musicale

Forte aussi de son histoire, aujourd’hui, Liège peut ainsi s’enorgueillir d’avoir été reconnue ville créative musicale de l’UNESCO, à l’occasion de la Journée mondiale des villes 2025, le 31 octobre 2025. Les villes membres du Réseau des Villes créatives de l’UNESCO (RVCU) sont reconnues pour leur engagement en faveur de la créativité, moteur de développement local urbain durable et apportent au Réseau leur expertise confirmée dans la construction de communautés résilientes et dynamiques.

C’est une première pour la Wallonie, qui salue la richesse et la diversité de l’écosystème musical liégeois contemporain, et qui n’ignore pas l’héritage historique de l’école de violon et de ses figures emblématiques.

Mais dans l’habitus liégeois, cette « Ecole » a dépassé la sphère musicale. Elle a pris sa part dans la défense et l’illustration de l’esprit principautaire liégeois, face à ce qui sera regardé comme une volonté de récupération nationale, voire bruxelloise, dans une dispute entre « école liégeoise » et « école belge ».

Ecole liégeoise, esprit principautaire et Ecole belge

C’est le même José Quitin qui contestait avec véhémence « les impératifs politiques » qui, après 1830, allait englober indûment « l’Ecole liégeoise de violon » dans « une Ecole dite « belge » » dont il voyait une illustration dans une communication de René Lyr : « De Bériot, Vieuxtemps, Ysaye : la filiation est là, de même que la continuité. Le signe aussi de la mission qui incombe à notre Maison (le Conservatoire de Bruxelles), des droits et des devoirs qui lui appartiennent; d’un voeu profond, indépendant des contingences économiques et politiques, et qui relève des impératifs même de la Nation et de son Art. » C’est là le reflet exact, selon lui; de « l’esprit de la politique musicale officielle en Belgique au 19e siècle et jusqu’à une époque toute récente ». Un élan partagé, dont on a vu l’expression déjà chez Fétis.

Li Toré. Le dompteur de taureau. la bourgeoisie catholique de l’époque, choquée, demanda à la ville le retrait du monument. Les étudiants de l’Université de Liège en firent un symbole.

Or, il n’est pas douteux que pour lui, c’est l’esprit liégeois qui règne dans cette diffuse mais incontestable Ecole. Il précise, constatant l’expansion des violonistes liégeois à travers le monde :

« C’est l’époque où Eugène Ysaye, tout en accordant son violon lors de la répétition d’un concert, mine de rien, lançait à la cantonade: « A-t-i chal in’ saquiqu’a l’torai ? » Immanquablement, la réponse traditionnelle fusait d’un pupître de violonistes: »Awè! qu’il est bê ! »

Des talents à la pelle

Toujours est-il qu’en effet, on restera impressionné par l’énumération des noms de ces violonistes, issus du bassin liégeois, dont le jeu se caractérise par « l’ampleur du son, le style large et le chant expressif », propre à l’école de Liège et qui assureront la transmission de leur art.

Cécile Tardif en dresse la liste, qu’elle qualifie elle-même de très partielle. Retenons, outre les Marsick, bien sûr et d’abord Henri Vieuxtemps et Eugène Ysaye. C ‘est Eugène Ysaye qui a créé une compétition musicale de grande renommée, le concours Ysaÿe, devenu Concours musical Reine Elisabeth.

Citons, au nombre de ces violonistes, François-Antoine Wanson (1788–1857), le premier professeur de violon au Conservatoire royal de Liège, Léonard-Joseph Gaillard (1766–1837), l’un des fondateurs de la tradition liégeoise, Dieudonné-Pascal Pieltain (1754–1833), François Prume (1816–1849) professeur au Conservatoire de Liège dès ses 17 ans, et au Conservatoire de Paris, Lambert Joseph Massart (1811–1892) ou Henri Koch (1890-1967), membre comme beaucoup d’une lignée pédagogique. Mais il y a aussi Lambert Massart (1811-1892) ou Hubert Léonard (1819-1890), Trop nombreux pour les citer tous, leurs meilleurs élèves , liégeois, les remplaceront, à Liège, à Paris, au Conservatoire, ou à Bruxelles, où sur 17 professeurs qui se succèdent depuis la fondation du Conservatoire de 1826 jusqu’en 1926, neuf seront issus du Pays de Liège.

Réfutant alors le rôle du louvaniste Charles de Bériot, c’est chez Henri Vieuxtemps (Verviers 1820-Mustapha, près d’Alger 1881) qu’on identifiera l’affirmation forte de l’école liégeoise, et plus précisément encore lorsqu’il fait entendre à Saint-Pétersbourg son Premier Concerto pour violon opus 10 : « Chamboulant les habitudes d’écoute, le Verviétois impressionne par sa puissance, sa largeur de style et son extraordinaire intensité. D’où lui vient cette maîtrise, cette assurance? Quelle détermination a pu décider ce tout jeune musicien de vingt ans à bouleverser les traditions violonistiques ? », lit-on dans la revue Crescendo-magazine, partagée entre école belge et école liégeoise et qui s’y est consacrée dans plusieurs livraisons, évoquant L’école belge de violon (I), l’école tentatculaire (II), se consacrant à Ysaÿe (III) : aux racines d’une école musicale; et son avenir, après Ysaÿe (IV) . C’est au fil de ces récits que l’on rencontre cette autre appellation: « Ecole franco-belge » de violon… qui dépossède un peu plus Liège du prestige de son école, pour la diluer encore dans un espace plus large.

Cette histoire est évoquée à travers 7 épisodes. Vous avez lu le premier. Voici de quoi vous orienter dans la suite:

1/7: Les Marsick. Et l’Ecole liégeoise de violon

2/7: Les Marsick. L’Ecole liégeoise et une dynastie de virtuoses d’origine slave

3/7: Les Marsick, une dynastie de virtuoses et l’Ecole liégeoise de violon: Pierre Joseph

4/7: Les Marsick, une dynastie de virtuoses et l’Ecole liégeoise de violon: Louis François

5/7: Les Marsick, une dynastie de virtuoses et l’école liégeoise de violon: Martin Pierre

6/7: Les Marsick, une dynastie de virtuoses et l’école liégeoise de violon: Armand

7/6: Les Marsick, une dynastie de virtuoses et de pédagogues. Paul-Louis

photo de tête: Lucia Macedo sur Unsplach


Bernard Chateau