11 juillet — La Fête de la Communauté flamande au son du canon

Au matin du 11 juillet 1302, l’armée du roi Philippe IV allait mater les milices communales flamandes. Mais elle fut battue: forte pourtant de 8.000 hommes, dont 3.000 chevaliers, elle s’inclinera sans gloire, s’embourbant dans les marécages de Courtrai,  face à une armée populaire composée de citoyens ordinaires réunis autour du comte de Flandre Guy Van Dampierre.

Guldensporenslag (Nicaise de Keyser) – Courtrai

La Belgique de 1830, en quête de symboles, redécouvrit notamment la bataille qu’on appellerait Bataille des Eperons d’Or. Mais trop flamande pour elle, c’est la Flandre qui se l’appropriera, pour fixer la fête de sa Communauté-Région, en 1973. Le peuple flamand opprimé, qui faisait la richesse des villes de Flandre par son travail dans l’industrie textile, vainqueur de la noblesse française: la bataille était si belle et la revanche si criante qu’elles avaient tout pour y faire symbole car tout y était…

Nicaise De Keyser avait peint « La bataille des Eperons d’or » et Hendrik Conscience avait écrit son roman historique « Le Lion des Flandres » (DE LEEUW VAN VLANDEREN), construisant le mythe.

Un hymne et un drapeau compléteraient la symbolique nationale. L’hymne flamand rend hommage à un « fier lion de Flandre » et le même animal orne le drapeau flamand…

Un « Canon » finit d’en construire l’arsenal.

Et cette année, les jeunes nationalistes flamands donnèrent une leçon de fierté à la Wallonie, une leçon à entendre: Arthur Schopenhauer, dans ses « aphorismes sur la sagesse dans la vie », propose d’être à l’écoute de l’autre pour « prendre leur blâme comme on prendrait une médecine amère » et ainsi « apprendre à se connaître soi-même »…

Réflexions.

Vélos, drapeaux et fierté collective

La NVA sur Liège-Bastogne-Liège et des drapeaux wallons photo: NVA

Alors, quand des membres de la section jeunesse de la N-VA, comme ils le font sur les courses cyclistes flandriennes du début de saison en sortant leurs drapeaux flamands, répliquent le procédé sur la côte de la Redoute, de Liège-Bastogne-Liège, le dimanche 26 avril dernier, avec des drapeaux wallons, on est interpellé.

Et plus encore à la lecture du communiqué de presse, diffusé sur X, par Jeroen Bergers, le jeune président des Jeunes N-VA, échevin à Vilvoorde et nouveau député fédéral depuis 2024, donne à réfléchir : « La Wallonie est une pays magnifique. Lors des classiques flamandes, les lions flamands sont omniprésents, tandis que la fierté wallonne reste trop peu visible à l’écran. Nous souhaitons corriger cela. Vive la culture wallonne! Pour une Wallonie libre, indépendante et prospère! »

Y a-t-il une intention cachée ? « C’est de la confiance que naît la trahison » prévient non sans raison un proverbe arabe.

N’empêche. On écarquille les yeux et on poursuit : « La Wallonie est une région magnifique. Lors des classiques flamandes, les lions flamands sont omniprésents, tandis que la fierté wallonne reste trop peu visible à l’écran. Nous souhaitons corriger cela. Vive la culture wallonne ! Pour une Wallonie libre, indépendante et prospère ! Le Tour des Flandres, créé en 1913 par des figures du mouvement flamand telles que Léon van den Haute, est devenu un symbole fort de l’identité flamande. Il serait souhaitable que Liège-Bastogne-Liège puisse jouer un rôle similaire pour la Wallonie. Par cette initiative, nous voulons contribuer à cet élan », ajoute-t-il.

Diagnostic cruel mais juste… mais est-on « prêt à prendre la médecine amer », même en faisant la grimace ?

Une médecine amère

Car de fait, la Wallonie n’a pas écrit son roman, ni déroulé son récit, et n’a jamais éprouvé l’ambition de bâtir une « conscience de soi », selon la philosophe Julia de Funès, expression qu’elle utilise pour échapper à la dispute autour du sentiment « national ».

Le fait que la Constitution lui donne, depuis plus d’un demi-siècle, depuis 1970, une existence institutionnelle n’a pas modifié son habitus : l’idée d’un « canon », comme le « canon de Flandre », lui reste étrangère. Elle pourrait même y être opposée, comme elle était opposée, comme beaucoup, « au Canon de Flandre », sans l’avoir jamais lu.

Or, précisément, le Tour des Flandres fait partie du fameux « Canon de Flandre ».

Alors, en ce 11 juillet, si on s’intéressait réellement et sans a priori à ce « Canon de Flandre » ?

En gardant à l’esprit ces questions : comment « devenir soi » dans l’ignorance de son histoire, et sans tomber dans le repli identitaire ? Comment aboutir à ce partage d’histoires, de croyances, de normes, de valeurs communes, bref de références pour façonner une identité d’avenir, partagée et positive, influençant les représentations individuelles sur le collectif ? Ou, inversement, comment contribuer à cette force sociale commune, irrigant positivement la conscience individuelle pour le bien commun ? Ce sont les questions qui se posent aussi à la Wallonie mais poussées sous le tapis.

Avant le Canon de Flandre

Drapeau Région flamande source: Promomateriel

Il faut se référer au Courrier Hebdomadaire du CRISP, numéro 2634/2635 (2025), de Serge Govaert, pour cerner, dans les détails, la réalité du « Canon de Flandre », connaître ses sources d’inspiration, sonder les cœurs et les intentions de ses promoteurs, analyser scrupuleusement le résultat.

On y découvre d’abord que le « Canon de Flandre » a ses modèles. Au Danemark, d’abord. Aux Pays-Bas peu après.

Dans les deux cas, l’initiative a été portée par la droite et la droite extrême et en réaction à des actions islamistes : spécifiquement, au Danemark, on se souvient de l’affaire des caricatures de Mahomet dans le Iyllands-Posten en septembre 2005 ; aux Pays-Bas des assassinats de Pim Fortuyn et du cinéaste Théo Van Gogh. C’est la politique d’intégration qui s’en trouvera interrogée et la nécessité de consolider l’identité nationale qui s’en trouvera posée.

Dans un cas comme dans l’autre, l’initiative aura fait polémique.

Dans le cas du Danemark, il faut préciser que « Canon » s’écrit au pluriel. En effet, outre un « canon culturel », on acte un canon « des Valeurs » (dix Valeurs choisies par un vote populaire), un canon « de la démocratie » et un canon « de la nature ».

L’histoire du Canon de Flandre

Cela étant, le « Canon de Flandre » ne s’inscrit ni avec évidence, ni dans une constance inébranlable. Qui écrit en février 2002 : « l’histoire ne se laisse pas canoniser pour en faire une vérité absolue et éternelle. Imposer une version officielle du passé, au service du présent, est un trait typique des régimes totalitaires. Dans une démocratie, les pouvoirs publics doivent faire preuve, sur ce sujet, de la plus grande prudence » ? Le même qui, en juin 2019, évoquant un héritage culturel de la Flandre appelle à « promouvoir auprès des jeunes générations une conscience identitaire » et appelle à rédiger « un canon flamand, une liste des points d’ancrage de notre culture et de notre histoire flamandes ». Bart de Wever, alors Président de la NVA.

Acté dans l’accord du gouvernement flamand, le projet est critiqué au sud du pays comme au nord.

Nationalisme ordinaire, isolationnisme, exclusion de l’idée de Belgique et de l’étranger, instrumentalisation et calcification de l’histoire, le « Canon flamand » devient Canon de Flandre, évoquant un lieu plutôt qu’un socle, et une construction sujette à évolution.

Jan Jambon, Ministre-Président et Ministre de la Culure précisera dans la présentation de l’accord de gouvernement le 2 octobre 2019 : « le but du canon de Flandre que notre gouvernement flamand entend mettre au point avec des experts indépendants: non pas bétonner la Flandre dans l’éternité, mais fournir la dynamique qui nous permettra de donner forme à notre avenir. Pas l’adoration des cendres, mais la transmission du feu ». Et il lance cette citation lyrique de Gustav Mahler : « la tradition n’est pas l’adoration des cendres, mais la transmission du feu » Cette citation : « Tradition ist nicht die Anbetung der Asche, sondern die Weitergabe des Feuers. » en réalité n’est pas de Gustav Mahler, mais serait surtout… inspirée de Jean Jaurès.

Il semblerait même que Gustav Mahler ne l’ai ni prononcée ni écrite.

Conviction de gauche et instrumentalisation de droite

Ainsi, voit-on – aimable paradoxe – la droite flamingante plonger dans la plus pure tradition de l’histoire mythique de la gauche française du XX° siècle pour fonder ses projets.

M. Barrés nous invite souvent à revenir vers le passé ; il a, pour ceux qui ne sont plus et qui sont comme sacrés par l’immobilité des attitudes, une sorte de piété et de culte. Eh bien ! nous aussi, messieurs, nous avons le culte du passé. Mais la vraie manière de l’honorer ou de le respecter, ce n’est pas de se tourner vers les siècles éteints pour contempler une longue chaîne de fantômes : le vrai moyen de respecter le passé, c’est de continuer, vers l’avenir, l’œuvre des forces vives qui, dans le passé, travaillèrent.
Ceux qui ont lutté dans les siècles disparus, à quelque parti, à quelque religion, à quelque doctrine qu’ils aient appartenu, mais par cela seul qu’ils étaient des hommes qui pensaient, qui désiraient, qui souffraient, qui cherchaient une issue, ils ont tous été, même ceux qui, dans les batailles d’alors, pouvaient paraître des conservateurs, ils ont tous été, par la puissance invincible de la vie, des forces de mouvement, d’impulsion, de transformation, et c’est nous qui recueillons ces frémissements, ces tressaillements, ces mouvements, c’est nous qui sommes fidèles à toute cette action du passé, comme c’est en allant vers la mer que le fleuve est fidèle à sa source.
Messieurs, oui, nous avons, nous aussi, le culte du passé. Ce n’est pas en vain que tous les foyers des générations humaines ont flambé, ont rayonné ; mais c’est nous, parce que nous marchons, parce que nous luttons pour un idéal nouveau, c’est nous qui sommes les vrais héritiers du foyer des aïeux ; nous en avons pris la flamme, vous n’en avez gardé que la cendre.

Pour la Laïque (1910) –Discours du citoyen Jean Jaurès – Prononcé les 10 et 24 Janvier 1910 à la Chambre des Députés

La genèse

De quoi réhabiliter l’idée du « Canon » auprès de la gauche wallonne, qui lui est largement hostile ?

Toujours est-il que la Commission indépendante d’experts a été créé et a reçu sa lettre de mission, fin 2020.

Il a consacré deux ans et demi à sa préparation, sélectionnant en toute indépendance 60 « jalons » et des thèmes allant de la dernière ère glaciaire à la Flandre diversifiée contemporaine. A son lancement, l’initiative avait été durement critiquée par trois historiens appuyés par des collègues de toutes les universités flamandes. Ceux-ci y voyaient un instrument pour les nationalistes flamands au service du « combat anti-Belge ».

L’ouvrage, « Canon van Vlanderen », paraît en mai 2023.

En novembre 2023, a été créée la fondation privée Stichting Canon van Vlaanderen. Composée des mêmes membres que la commission qui a réalisé le canon de Flandre, elle a pour mission d’assurer le suivi, le développement et l’évolution du canon.

Une version en anglais existe au printemps suivant. En français dès novembre 2024, Le titre français, « Soixante fenêtres sur la Flandre » fait référence à la liste de 60 fenêtres – événements, dates historiques, personnes, traditions, livres, objets et œuvres d’art – reprises dans le Canon qui représenteraient au mieux l’identité flamande.

On parle d’une édition papier et d’un site internet.

Cette version papier, en néerlandais, est un vrai carton. Moins d’un jour après sa sortie en librairie, le premier tirage de 4.000 exemplaires était épuisé. Un deuxième tirage de 8.000 exemplaires sera disponible dans quelques jours.

Le résultat

Finalement c’est donc 60 jalons qui sont évoqués et l’ensemble est présenté ainsi : « Les fenêtres s’ouvrent sur soixante sujets classés par ordre chronologique. Chaque fenêtre est composée d’une accroche accompagnée d’une image emblématique, du thème abordé et de deux rubriques intitulées À propos. Outre les illustrations du texte, chaque fenêtre comporte pour conclure une série d’images avec des informations complémentaires. La fenêtre se ferme sur une liste de suggestions pour approfondir la thématique traitée : images d’archives de la VRT, conseils de lecture, musées, promenades et autres propositions. Certaines fenêtres contiennent également une carte historique. Les cartes historiques sont regroupées dans le présent menu sous la rubrique Cartes interactives.

Les soixante fenêtres sont également regroupées en sept « domaines » qu’il y a moyen de sélectionner séparément. »


Mais, signe d’une vision résolument libérée et libre, on notera notamment – et parfois avec surprise – que des fenêtres s’ouvrent sur des sujets qu’on n’aurait pas attendus, et pas seulement parce qu’elle trouve son ancrage dans l’humain de Néandertal ou le monde islamique du XII° siècle…

Parce que le « Canon de Flandre » reconnaît le rôle de l’époque française et de Napoléon dans l’identité flamande, la Constitution belge libérale des libertés politiques, la persécution des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale à travers la Caserne Dossin, mais encore la culture francophone en Flandre à travers Jacques Brel et son « Plat Pays »… Oubliés les Flamandes, oubliés les Flamingants… et, on a ouvert par là, le Tour de Flandre.

L’accueil du résultat

Après les volées de bois vert qui avaient accueilli l’intention, l’accueil du résultat final fut largement plus indulgent, même si on entendit des critiques à propos des choix effectués, de jalons retenus et de jalons abandonnés ou des risques d’instrumentalisation, et notamment dans le cadre de l’enseignement ou de parcours d’intégration.

Mais on reconnaît l’indépendance des experts.

On convient que le résultat n’est pas le brûlot identitaire ou nationaliste qu’on avait craint. Et même que ce Canon est « libre de tout soupçon », selon le mot d’Alain Gerlache.

Un élément d’une stratégie plus large

Mais faut dire aussi que la sortie de ce « Canon de Flandre » n’est pas un moment isolé. Il participe d’un élan plus large, qu’accompagne notamment la série de la VRT, « Het verhaal van Vlaanderen ».

Cette série documentaire historique, présentée par Tom Waes, en dix épisodes, est diffusée à partir janvier 2023. À travers des reconstitutions et des entretiens avec des historiens, chaque épisode se concentre sur une période dont la première plonge dans un passé vieux de 38 000 ans. Une production qui s’est étalée sur trois ans et largement subventionnée spécifiquement par le gouvernement flamand pour un budget de 2,4 millions d’euros réparti entre plusieurs ministères.

Het verhaal van vlaanderen source: vrt

Cette initiative du média public flamand a fait l’objet de critiques assez symétriques à celles qui avaient accueilli le « Canon ».

Mais on retiendra que la série a été saluée par les historiens, en Flandre comme aux Pays-Bas.

Reste que cet élément atteste, s’il le fallait qu’un « Canon » ne saurait tout régler à lui tout seul, et ne suffirait pas – comme on l’intuite – à construire et moins encore à modifier l’habitus : c’est qu’il s’agit encore d’être « maître de sa culture et de son enseignement », mais également de ses médias, et notamment audiovisuels.

A cet égard, en brisant le monopole de la chaîne publique flamande, encore appelée BRT, lors de son lancement en 1989, la Vlaamse Televise Maatschappij (VTM) a joué un rôle déterminant dans la construction de la conscience flamande. En proposant une télévision populaire et accessible, la chaîne a unifié l’imaginaire collectif de la Flandre, bien au-delà des revendications politiques traditionnelles.

« L’ arrivée de VTM a fait plus pour la collectivisation d’un sentiment identitaire flamand que les pèlerinages de l’Yser », a-t-on pu lire.

Familie source: VTM

« VTM a tout changé en Flandre. Ce que l’écrivain Hugo Claus, chère Béatrice, a fait, selon vous, pour une Flandre littéraire, c’est-à-dire, « donner aux Belges du sud l’exemple et le courage de se défendre, d’utiliser leur propre ton, de raconter leurs propres histoires », l’arrivée de VTM l’a réalisé d’une certaine façon pour l’entièreté des Flamands. Avec des émissions par et pour les Flamands, la chaîne devint un succès énorme, qui surpasse la chaîne publique VRT. Un élément clef de son succès fut de lancer, en 1991, un feuilleton hebdomadaire sur la vie d’une famille flamande, intitulé « Familie ».

Thuis – vrt

La VRT suivit l’exemple en introduisant le feuilleton « Thuis » la série télévisée la plus populaire de la télévision flamande », écrivait Ivan De Vadder, chroniqueur politique flamand à Béatrice Delvaux, éditorialiste en chef du « Soir », dans une forme d’éditorial.

Et après?

Béatrice Delvaux a pu proposer pour parer aux éventualités et « déproblématiser certains aspects », de confronter le Canon de Flandre à d’autres Canons. « Un Canon belge, bruxellois, francophone, wallon ou belgo-marocain, pourquoi pas ? » disait-elle.

Encore faudrait-il qu’ils existassent.

Alors, si on disait chiche?

Au moins, l’initiative qui ne viendrait pas du politique serait « libre de tout soupçon » disait encore Alain Gerlache… ce qui ne garantit pas qu’elle serait parfaite… tant s’en faut.

Bernard Chateau

photo de tête: Maico Amorim sur Unsplash