
Dans la ville tranquille de Sainte-Gudule, rien ne semble pouvoir troubler la vie bien rangée de la famille Pujol. Et pourtant… Quand Robert, patron austère d’une usine de parapluies, est victime d’un malaise, énervé par une grève qui l’exaspère, son épouse Suzanne se voit contrainte de reprendre les rênes de l’entreprise. Docile et dévouée, Suzanne se révèle finalement une cheffe d’entreprise brillante et inattendue !
Vous aurez peut-être reconnu le pitch de Potiche, la pièce de théâtre de Pierre Barillet de Barillet et Grédy, créée le 17 septembre 1980 au théâtre Antoine, avec Jacqueline Maillan dans le rôle de Suzanne, puis Danielle Darrieux et Anne-Marie Carrière pour la tournée de 1982. La pièce fut enregistrée en public et diffusée pour la première fois sur France 3 Régions Lille le 21 décembre 1983, avec sa distribution originale, mais ne figure pas dans la collection de la célèbre émission « Au Théâtre ce Soir ». Elle sera pourtant disponible en visionnage gratuit du 24 décembre 2026 au 01 janvier 2027 et du 01 janvier 2027 au 26 janvier 2027. Cadeau sous le sapin de l’INA.

Ensuite vint le film en 2010, entièrement tourné chez nous, notamment dans le Brabant wallon, à la Ferme du Bois Planté à Ophain-Bois-Seigneur-Isaac, Mais aussi à Limal, qui a accueilli le tournage de l’usine, l’école de danse dans la salle de l’école de l’Amitié et à Ittre, dans la salle Planchette, pour la scène du bal. On peut aussi reconnaître Bruxelles, Anderlecht, Laeken, ou encore Cerfontaine, et les bords du Ry Jaune. Ne vous y trompez pas, même si, comme dans la version théâtrale, l’action se déroule dans le Nord, et si, par fidélité, les plaques d’immatriculation des voitures que l’on y voit portent toutes des plaques « 59 », outre de nombreuses références au Nord…,
Le film a été réalisé par François Ozon, qui en a fait une comédie ironique et euphorisante, pour Télérama, avec Caherine Deneuve, dans le rôle principal, Gérard Depardieu, Maurice Babin, le député-maire communiste, et Fabrice Luchini, Robert Pujol, le mari de Suzanne et directeur despotique de l’usine de parapluies, reçue dans la corbeille de mariage.
La pièce a été reprise au printemps 2026 au Théâtre Libre avec Clémentine Célarié dans le rôle titre.
J’ai choisi de vous raconter ici une histoire vraie, une histoire wallonne qui aurait bien pu inspirer cette comédie, et je vous emmène pour cela dans la Région de Verviers, au temps de la splendeur de son activité lainière.
Une activité qui s’est développée depuis le Moyen Age. Et un développement rendu possible grâce à La Vesdre, dont la pureté de l’eau était idéale pour le lavage de la laine.
Mais c’est à la fin du XVIII° et durant le XIX° siècle qu’elle s’est muée en véritable industrie : des manufactures poussent comme champignons après la pluie, dans un essor favorisé par les machines britanniques.

Les besoins en eaux sont tels qu’ils justifient une demande des lainiers verviétois pour la construction d’un barrage sur la Gileppe, vers 1857, afin de pouvoir disposer de la quarantaine de milliers de m³ d’eau pure nécessaires tous les jours à l’industrie textile de l’époque. Ce barrage était de nature à leur donner leur souveraineté vis-à-vis des Eupenois, dont les usines utilisaient également l’eau de la Vesdre, mais en première main. Il fut mis sous eau en mai 1875 et inauguré le 28 juillet 1878 en présence du roi Léopold II.
A l’origine de cette révolution industrielle, quelques familles. On en pointera deux: les Biolley et les Simonis. Mais surtout une femme : Anne Marie Simonis. Verviers lui doit son développement, qui fait la comparer à Bradford, en Angleterre. Mais bien au-delà, en réalité, c’est tout le bassin liégeois qui lui doit d’avoir eu la place qui fut la sienne dans le développement de l’industrie métallurgique. Car c’est elle qui y fit venir William Cockerill, le père de John Cockerill. Pas moins.
Anne Marie Simonis, épouse Biolley
Vous aurez beau cherchez dans la Biographie Nationale, vous ne trouverez aucune trace de Marie Anne Simonis. Mais si vous êtes déjà un peu au fait de son histoire, vous trouverez une notice sur Marie Anne Biolley. Ainsi, voit-elle son nom de jeune fille invisibilisé par celui de son mari, et réduite à son statut d’épouse. Paradoxe : son mari n’a pas l’honneur d’y figurer. Tandis que si son statut d’épouse est ainsi consacré, on verra qu’elle en dépassera le rôle traditionnel de manière tout à fait considérable. Et unique pour l’époque.

Anne Marie naît à Verviers, le 17 janvier 1758 dans une famille de biens, investie dans l’industrie du drap depuis 1680, richisssime, et où on compte huit enfants. Le père, c’est Jacques Joseph Simonis seigneur de Barbençon et de Senzeille et la mère s’appelle Marie Agnès Dieudonnée de Franquinet. Le 6 décembre 1777, elle épouse Jean François Biolley, seigneur de Champion, qui succèdera à son père à la tête de la Maison Biolley, originaire de Haute Savoie. Cette autre maison, où les moyens ne manquent pas, est elle aussi déjà engagée dans le travail lainier. Dès lors, on l’appellera Madame Biolley de Champion ou plus simplement « la Grande Madame ».
Première capitaine d’industrie en Belgique
Mais surtout, c’est une « femme aussi remarquable par sa prodigieuse activité que par l’aménité et l’élévation de son caractère » à lire un historien de l’époque, cité par la Nouvelle Biographie Nationale. Et la manufacture, c’est une manufacture d’ampleur. Rien à voir avec un petit atelier artisanal.
Aussi, au milieu des années 1790, lorsque, pour des raisons de santé, Jean-François Biolley lui passera la direction d’une des plus importantes firmes textiles de Verviers, il en fera ni plus ni moins que la première capitaine d’industrie de Belgique. Elle la dirigera jusqu’à sa mort, pendant trente-cinq années. Bref, elle prit, dans les activités et dans les affaires, un rôle inédit, avec la complicité de son frère Iwan.
Elle fait de Spa, la ville d’eau voisine, en pleine essor, son espace privilégié de relations d’affaires et, avec un sens aigu des relations publiques. Elle organise réceptions et banquets dans son hôtel verviétois, se constituant un réseau précieux.


Il faut considérer ici un élément historique d’importance : tout au long de son activité, elle aura à traverser divers changements de régimes, et quelques révolutions, dont la révolution française qui ne fut pas sans effets puisqu’elle conduisit au rattachement à la France. Elle amena aussi Anne Marie à accueillir celles de ses relations qui se sentaient en danger. Elle traversera la débâcle napoléonienne, et finalement le rattachement au Royaume des Pays-Bas, jusqu’à la Belgique indépendante de 1830 qu’elle ne connaîtra que peu, puisqu’elle meurt le 21 novembre1831, au Château de Hodbaumont, érigé dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, près de Theux.
Une « prodigieuse activité »
En dehors d’un court exil court germanique – dans la foulée de la révolution française et au début de l’occupation française – selon la formule consacrée, elle ne lâchera rien, relançant à chaque fois la production et la portant plus loin. Jusqu’à vouloir concentrer tous les leviers de son activité drapière: agricultrice audacieuse, elle s’essaya à la culture du lin et du coton. Elle fut aussi à la tête d’un impressionnant troupeau de 4 000 moutons croisés entre une espèce espagnole mérinos et des moutons indigènes.
Elle s’attachera la main d’oeuvre, notamment d’origine flamande, en développant la première cité ouvrière. Les maisons ouvrières des « Grandes Rames » inaugurées au printemps 1808 en sont la trace. Encore ne faut-il pas s’y tromper. La condition ouvrière n’est globalement pas plus enviable qu’ailleurs, malgré ses bonnes intentions, portées par la religion, et ses actions philanthropiques, ainsi qu’il seyait aux grands patrons du textile de l’époque. Avec un âge moyen des fileurs de 15 ans et des travailleurs qui dorment à l’usine, dire de la condition ouvrière qu’elle est pénible n’est pas exagéré.
Mais retenez ce chiffre, pour vous persuader de l’importance économique et sociale de la « Grande Madame« : en 1804, elle occupe 43 % des ouvriers du textile à Verviers.
C’est elle aussi qui, la première, franchit le pas de la mécanisation, se lançant dans la fabrication des machines à tisser: c’est elle fait venir William Cockerill, le père de John. On voit par là que son impact sur le développement de la Région dépasse, largement, le seul cadre verviétois de l’industrie drapière…
Une rencontre qui change tout

William Cockerill né dans la Lancashire en 1759. Alors que l’Angleterre peut se targuer d’une avance technologique qui fait sa réputation dans le monde entier, William Cockerill, en bon mécanicien, va chercher fortune ailleurs, quelques méthodes de fabrication en poche. A Moscou, l’affaire se conclut… par un emprisonnement. En Suède, où il a fuit, ses propositions restent sans réponse. Mais les planètes vont s’aligner de manière simplement extraordinaire à Hambourg, en 1797. C’est là qu’il va croiser la route d’un collaborateur de Biolley. Chez Biolley, on perçoit vite tout l’intérêt des métiers mécaniques: économie de temps et de main d’oeuvre. Invité à Verviers, le contrat exclusif signé, c’est une bonne affaire pour Cockerill, mais c’est une bonne affaire pour Biolley, avec leurs nouvelles machines à carder et à filer. Mais pas que…
En 1807, le contrat exclusif venu à échéance, il s’installe avec ses fils à Liège, et ce sont ses affaires qui se développent: ses machines sont demandées partout, la suprématie anglaise est définitivement battue en brèche. Et grâce à Biolley, Cockerill désormais fixé à Liège, c’est un nouveau chapitre qui va s’ouvrir: bientôt la métallurgie liégeoise suivra.
Quant à William Cockerill, naturalisé français, il a laissé ses affaires à ses deux fils, Charles-James et John. Et il se dit que John excelle dans le développement de la construction des machines à vapeur, portant ainsi un autre coup à la suprématie britannique – jusqu’à porter l’industrie sidérurgique. William meurt au château de Behrensberg, près d’Aix-la-Chapelle, chez son fils James, en 1832. Il est âgé de septante-trois ans.
Mon Cher Neveu, ma chère nièce
Mais revenons à Verviers et à la « Grande Dame ».
Veuve et sans enfant, elle continuera à mener tout cela de main de maître, et passera insensiblement le flambeau à un neveu, Raymond Biolley – d’autant plus volontiers qu’il épousera Marie-Isabelle Simonis, que l’on présente comme « la nièce chérie » de « la Grande Madame ». Il développera l’affaire à l’international, où elle est déjà bien présente, dans des exportations transatlantiques ainsi que vers l’Afrique centrale : il sera le premier européen à pénétrer à Tombouctou, dit-on.

Proche de la famille royale, Il touche à la politique et sera sénateur. Il sera fait vicomte le 17 juillet 1843 par le Roi Léopold I°, jour de l’inauguration de la jonction ferrovière vers Cologne, reliant ainsi Anvers à la Prusse, par Verviers, dont il fut l’un des artisans. Avant lui, plusieurs Biolley avaient été bourgmestres de Verviers, malgré leur origine étrangère. Mais, comme le rapporte Detrooz dans son Histoire du marquisat de Franchimont tout cela « augmenta le commerce de la ville, l’embellit par beaucoup d’édifices particuliers et mérita du public à beaucoup d’autres titres : de manière que, si la loi a été transgressée, on a lieu d’en perdre la mémoire« .
Raymond Biolley meurt à 57 ans, le 22 mai 1846.
Pour l’anecdote, on retiendra qu’en 1853, à la demande de Leopold I, sa veuve ouvrit l’ hôtel de Biolley à Verviers à ce qu’il est convenu d’appeler la cérémonie de « la remise de l’archiduchesse Marie-Henriette, par les autorités autrichiennes entre les mains de la dynastie de Belgique ». Le 8 août 1853, à seize ans, elle épousera le futur Léopold II, qui en avait dix-huit ; un mariage politique sans enthousiasme.
Le château Biolley
L’hôtel de Biolley, place Sommeleville, en plein centre de Verviers, est attribué à l’architecte Henri Douha.

Classé en 1973, cet hôtel de style Louis XVI fut donc construit pour l’industriel verviétois Raymond de Biolley. Il revient en 2001 à la Fondation Roi Baudouin par donation.
Sa restauration ambitionne une réaffectation dédiée à la culture. Les transformations qu’il connut eurent des effets désastreux sur le bâtiment: en 1932, l’étage est transformé en appartements et, en 1952, le rez-de-chaussée défoncé.
Pour en revenir à « Madame », on ajoutons qu’on la présente comme très catholique, soucieuse de sollicitudes.
Et pour en revenir au nom, il reste associé à l’industrie des tapis pour billards, domaine dans lequel sa réputation est mondiale.
Faut-il dire que les noms de Simonis et Biolley ont été donnés à des rues verviétoises, célébrant ainsi toute la famille, et non pas une personne en particulier, ainsi qu’il en va pour la plupart des familles ayant joué un rôle dans l’industrie lainière de la ville. Mais une rue attirera spécialement l’attention. C’est la rue Raymond. Vous l’aurez deviné, il s’agit de célébrer le souvenir de Raymond de Biolley, que l’on appelait familièrement « Monsieur Raymond ». Tenez, une dernière anecdote pour conclure: j’ai dit l’importance que « Monsieur Raymond » avait apporté au négoce international de ses produits. C’est tellement vrai que la manufacture possédait un navire, et que ce navire avait été baptisé… « le Raymond ».
Et c’est assez naturellement qu’en date du 29 septembre 1861, une rue fut nommée « rue aux Laines ».
Bernard Chateau,