RITAL. Je suis rital et je le reste…

La Festa della Repubblica (« Fête de la République ») est la fête nationale italienne, célébrée tous les 2 juin. Elle commémore la naissance de la République italienne, à la date du référendum institutionnel de 1946. L’occasion d’une évocation, détachée de l’accord bilatéral d’échange « main-d’œuvre – charbon » entre la Belgique et l’Italie. Main d’oeuvre, charbon et drames – mais les drames n’étaient pas annoncés dans cet accord qui a 80 ans cette année: c’était le 23 juin 1946.

L’occasion de nous intéresser à l’esprit de l’immigration italienne. La présence italienne en Wallonie est enracinée et vit toujours dans la mémoire de l’immigration d’après-guerre, y entrainant la présence de plus de 180.000 italiens.

En chansons

En baptisant sa chanson Le Rital, et en chantant – haut et fort – « Je suis rital« , Claude Barzotti, cet italien de Belgique qui s’appelait Francesco vide le mot de sa charge péjorative. Il retourne l’injure à son avantage pour en faire un terme véhiculant la fierté d’y être associé, résume Sébastien Ministru. On disait Rital, mais pas seulement. On disait aussi, notamment, tchitcho…

D’autres ont contribué à d’autres stéréotypes de l’italien immigré, comme Fédéric François quand il chante Je t’aime à l’italienne en 1985.

Mais comment faire ce tour des chanteurs issus de l’immigration italienne en Belgique, et spécialement en Wallonie, sans évoquer le plus belge d’entre eux, à moins que ce ne soit le plus universel: Salvatore Adamo.

Salvatore Adamo naît le 1er novembre 1943 à Comiso, en Sicile et arrive dans le Borinage à trois ans. A Jemappes, plus précisément. Si sa bienveillance et sa gentillesse devaient donner à voir un auteur et un interprète plus adeptes de roucoulades que d’engagements, ceux qui se limiteraient à ce cliché auraient grand tort. Humaniste, il lui est arrivé de dénoncer haut et fort le monde qui tourne carré, ce qui lui arrive trop souvent, au monde, comme dans Inch’Allah.

Mais l’immigration n’apparaît pas immédiatement pour lui comme une source où puiser son inspiration. Vraiment? Il démontre le contraire au détour de quelques vers, noyés dans un questionnement sur le poids de son succès, de son ascension sociale et sur sa « légitimité », par rapport à ce qu’il a été et à ceux qui l’applaudissent.

Et par rapport au père:

Mon père, pardonne moi
Je ne t’écoutais pas
J’étais si loin, loin, loin
Tu me disais déjà
Que vivre avec les rois
Ne sert à rien, rien, rien

Cela se donne à entendre dans une jolie chanson, qui n’est pas au nombre de ses plus grands succès, Racines. Car si ses Racines sont davantage celles de son enfance jemappienne, parmi d’autres enfants, que celles de son enfance sicilienne, c’est une enfance sur laquelle, dans les baraquements, un vent d’Italie soufflait:

Le geste est large
Et le rire superbe
Quand il vole en éclat
Ravivant les palabres
Le soleil dans l’accent
L’ironie dans le verbe
Ils sont encore à Naples
En Sicile, en Calabre

Et puis surgit cette strophe, qui met les poils. Ses racines sont bien doubles. Et elles ont été douloureuses, la confession en est faite, en creux. Mais cette douleur est passée, aujourd’hui, pour lui, et ceux qui comme lui, n’avaient pas choisi de venir ici:

Je rêvais de Pelé
Autre temps, autre idole
Mais à part ce détail
Les gosses n’ont pas changé
Si ce n’est dans le regard
Cette vraie insouciance
Qui nous a tant manqué
Nous étions étrangers
Eux sont enfin chez eux
Avec leurs différences

Et ce qu’il reste de son enfance, ce n’est pas que la douce nostalgie du Ruisseau de son enfance

c’est aussi les souvenirs de cette berceuse doucement angoissée, de fils de mineur, de femme de mineur, qui revient en refrain dans Un air en fa Mineur… un air venu d’ailleurs…

Dormi, bambino mio
E tornera papa
Dormi, tesoro mio
Egli ti portera
Tutte le belle cose
Che te potrai sognar
E anche delle rose
Per me se Dio vorra
Per me se Dio vorra

Dors, mon enfant
Et papa reviendra
Dors, mon chéri
Il t’apportera
Toutes les belles choses
Dont tu peux rêver
Et même des roses
Pour moi, si Dieu le veut
Pour moi, si Dieu le veut

Un autre chanteur et une autre chanson sont incontournables dans cette évocation de l’émigration italienne, ailleurs: Serge Regiani, et son « L’italien« , un texte admirable et profond, signé de Jean-Loup Dabadie, en 1971. Cette chanson, il la joue autant qu’il la chante, car il est acteur autant que chanteur. Et si c’est l’histoire d’une émigration, mais d’une émigration qui a mal tourné. Une chanson qu’il refusa d’abord de chanter, dans son refus d’être renvoyé à ce seul statut.

Après avoir vécu mille vies et fait mille métiers, au bout d’une errance qui aura duré 18 ans, l’émigré rentre des Etats-Unis et espère que celle qu’il a aimée lui ouvrira sa porte, encore et que cette longue absence ne sera qu’une parenthèse enfin refermée. Mais le temps a passé, et « ce n’est plus le même chien« :

Ouvre-moi, ouvre-moi la porte
Io non ne posso proprio più
Se ci sei, aprimi la porta
Diro come è stato laggiù

(Je n’en peux plus.

Si tu est là, ouvre la porte.

Je te dirai comment c’était là-bas).

Une histoire que décrypte André Manoukian.

Et une chanson qui connaît son version italienne: il francese.

Le don du père

Mais revenons chez nous, à Liège et à sa région.

Guiseppe Santoliquido nous emmène dans ses souvenirs de famille, dans « le don du père », à travers sa propre histoire et les deux générations qui l’ont précédé, son père, et son grand-père, comme lui prénommé Giuseppe et originaire de Gallinaro.

Il y est assez peu question de charbonnage.

Certes, lorsqu’il débarque à la gare, en septembre 1947, Guiseppe fera la route dans la benne d’un camion de houille, à charbon, et sa femme, qui le rejoindra plus tard, a chargé les wagonnets de charbon à la surface de la mine, au début. Mais ceux-là viennent avec une forme de conviction optimiste: ‘Si vous ne faites pas les idiots, avertissait mon grand-père, ici, en Belgique, vous aurez droit à un bel avenir ».

« Ce n’est pas la récolte qui est la récompense, mais la possibilité de semer. »

Guiseppe Santoliquido

Ce texte « bouleversant, d’une immense pudeur, empreint de mélancolie et de tendresse » selon Libération, c’est surtout l’histoire sur trois générations de la relation père-fils, du sentiment de justice et d’injustice, de culpabilité et de pardon, d’échecs et de réussites, d’ascenseur social et de légitimité et bien sûr d’exil. Il y a là Guiseppe, arrivé en ’47; Gerardo, le fils sacrifié au nom d’une forme de justice, mais qui se sacrifiera pour son propre fils.

Je n’ai jamais souffert des affres de l’exil, de la douleur d’une migration contrainte. Pourtant, je me suis longtemps senti non enraciné, pareil à un ruisseau sans source, ou alors doublement ancré mais incapable de m’abreuver aux deux filons d’une même gorgée. Belge en Italie, italien en Belgique.

Guiseppe Santoliquido

La Bande dessinée: Bella Cia, Baru

Le neuvième art ne pouvait rester étranger au phénomène de l’immigration.

L’occasion de renvoyer ici à une trilogie publiée chez Futuropolis, « Bella Ciao« , de Baru. Les aventures de l’immigration se déroulent en France. Et l’auteur replonge dans les souvenirs familiaux pour remonter le cours de l’histoire, en noir et blanc, jusqu’au XIX° siècle, et qui passe par Aigues-Mortes, dans la Petite Camargue. C’est celle des immigrés italiens qui ont souffert du racisme avant d’être intégrés dans la société française. Et cette souffrance a été le prix à payer pour avoir le droit à l’invisibilité… L’invisibilité comme récompense et signe de réussite… étrange chose.

Je savais que ça allait être une petite série de séquences. Depuis vingt ans, je parle de ce projet autobiographique que j’avais de mettre en scène l’histoire de cette famille qui va traverser le XXe siècle dans ce qu’il a de plus tragique et d’éminemment romanesque.

Baru

Interdit aux chiens et aux italiens

Autre déclinaison: ce joli film d’animation en stop-motion: « interdit aux chiens et aux italiens« , une épopée familiale où Histoire et histoires se mêlent qui permet à Alain Ughetto, le petit-fils de Luigi, de retracer le parcours atypique de son grand-père et de sa famille.

À la fois réalisateur, animateur et narrateur de ce récit personnel hors du commun, il parvient à créer un dialogue avec ses aïeuls, notamment sa grand-mère Cesaria.

De sa voix douce et chaleureuse, celle d’Ariane Ascaride, Cesaria conte son histoire, celle de son époux et de leur couple, de leur foyer et de leur voyage d’exil, la traversée des Alpes et la nouvelle vie en Suisse d’abord, en France ensuite, changeant à jamais leur destin. Les Alpes à part, cela pourrait être la Belgique. D’ailleurs, ce film de 2023 est une coproduction France – Italie – Suisse – Belgique – Portugal, et ce n’est pas un hasard.

Le film a reçu le Prix du jury pour long métrage et Prix Fondation Gan à la diffusion au Festival d’Annecy et le Prix du Cinéma.

Bernard Chateau,

image de tête: Campagne politique à Milan liée aux élections italiennes de 1948. Source: Wikemedia Commons. Domaine public.