Nous avons évoqué François, le frère aîné, qui connut une aimable carrière, dans les institutions musicales liégeoises et que la mort surprit à 57 ans seulement. Nous évoquerons bientôt son fils, dont la carrière sera internationale. Mais voici que vient Martin Pierre, son cadet. Sa destinée sera tout bonnement prestigieuse… jusqu’à ce que survint un revers de fortune, aux parfums de scandale.
Martin naît le 18 mai 1847. Il est de quatre ans son cadet. Leur sœur, Marie-Madeleine, arrive chez les Marsick entre ces deux premiers garçons.
On lui connaîtra une carrière tout à fait brillante et même fulgurante. On salue vite son talent d’enseignant, notamment au Conservatoire de Paris et de musicien virtuose, couronné de l’amitié Camille Saint-Saëns, qui lui dédiera une sonate, et de l’admiration de Tchaïkovsky…
Mais prenons les choses par le début.
Une jeunesse liégeoise
Martin-Pierre Marsick, est donc né le 9 mars 1847 à Jupille-sur-Meuse et il entre à l’âge de 7 ans au Conservatoire… pour en sortir, 11 ans plus tard, à l’âge de 18 ans, ayant laissé le souvenir d’un enfant dilettante, plus souvent absent qu’à son tour, mais malgré tout avec des résultats plus que brillants en harmonie, orgue et violon.
Son passage par le Conservatoire de Bruxelles l’éloigne pour une parenthèse de Liège et de sa famille, sans qu’il n’en témoignent tristesse ni regrets. Il peut alors compter sur le soutien de la Princesse de Caraman-Chimay, devenue Comtesse de Mercy-Argenteau par son mariage. Mélomane, pianiste et compositrice, elle s’est inscrite d’emblée dans la tradition de sa famille, amatrice de musique et d’arts, prompte à s’entourer des plus grands talents et non moins prompte au mécénat.
A nous deux, Paris!

C’est grâce à elle que cette parenthèse pourra se refermer pour une autre: le Conservatoire de Paris, où il entre dans la classe prestigieuse d’un autre liégeois : Albert Massart, auquel il succèdera.
A 22 ans, les portes de la gloire s’ouvrent pour le jeune Martin.
A Paris, on le voit dans les salons les plus huppés, notamment celui de Pauline Viardot, Michèle Ferdinande Pauline Viardot née Garcia. Elle est mezzo-soprano, compositrice, pianiste, sœur de la Malibran, a étudié le piano avec Liszt et a débuté une carrière de concertiste à Bruxelles à l’âge de 15 ans. Dans son salon de la rue de Douai se croisent Saint-Saens, Liszt, Verdi, Fauré, Tourgueniev, on y fait de la musique et Martin sera invité à en faire, « un peu et sans façon », pour Tchaïkowski.

Et bien sûr on l’applaudit dans les orchestres les plus prestigieux. Et en tournée, à l’étranger, à Londres, à Moscou, à Saint-Pétersbourg, en Amérique, de New-York à Los Angeles. En 1876, il fonde un quatuor réputé avec Delsart, Remy, Waefelghem, qui acquiert une renommée européenne. En 1880, il créera le Concerto russe d’Édouard Lalo.
Dans la tradition de l’Ecole liégeoise, il joue, mais il enseigne, on l’a dit. Et puis, il compose.
Signe de son talent, celui qui forma Jacques Thibaud ou George Enescu, et qui possédera un magnifique violon Amati, offert probablement par la Comtesse de Mercy-Argenteau, possédera aussi non pas un, mais deux Stradivarius.
Un stradivarius de 1715, à partir de 1879
Le violon « Marsick », ou plus volontiers « ex-Marsick », sera joué par plusieurs grands violonistes au cours du XXe siècle. Il fut notamment la propriété de David Oïstrakh de 1966 à 1974. Actuellement, il appartient à la Collection Fulton et est joué par le violoniste canadien James Ehnes, qui souligne la clarté et la puissance sonore de l’instrument. Il raconte comment il en est tombé amoureux, et lui fait cette déclaration :
« le « Marsick » est capable de faire tout ce que vous êtes capable de faire, ce qui met la pression directement sur le joueur. ». James Ehnes

Un second Stradivarius de 1705
Il existe également un autre violon Stradivarius appelé « Marsick », fabriqué en 1705 et qu’on appelle aussi le « Conte di Fontana » . Ce violon a été dans les mains de Martin-Pierre Marsick avant 1879. Il a été joué par des violonistes tels que David Oïstrakh et son fils Igor Oïstrakh. Il a appartenu aussi Madame Brès-Chounard – et nous devrons y revenir. Mais il semble avoir disparu, après avoir été joué par Oistrakh. Nul doute qu’il réapparaîtra un jour…
L’histoire des violons Stradivarius « Marsick », de la meilleure époque du célèbre luthier italien, alliant perfection esthétique et acoustique, illustre la rencontre entre le génie de Stradivari et le talent de Martin-Pierre Marsick. Cet instrument continue d’inspirer les musiciens et de fasciner les amateurs de musique classique par sa sonorité incomparable et son histoire, riche.
France Musique a consacré une série de sept émissions à l’âme des Stradivarius, et évoque notamment Marsick, mais aussi cet autre violoniste wallon, de Charleroi, Arthur Grumiaux, auquel nous consacrerons prochainement un article. On relèvera que, pour le coup, Marsick est fait français, par David Oïstrakh, mais aussi par François-Xavier Szymczak, l’auteur de la série.

La gloire de Crémone entre les doigts

Ainsi, Martin Marsick aura eu entre les doigts des plus beaux violons qu’on n’ait jamais fait, issus du savoir de deux des trois familles prestigieuses de luthiers italiens, Stradivari et Amati. Ajoutons Guaneri : ceux-là ont fait l’histoire légendaire de la seconde ville de Lombardie, après Milan, Crémone.
A propos, saviez-vous que cette histoire de la lutherie lombarde a inspiré largement le cinéma. Et d’abord Stradivarius, film franco-allemand réalisé par Géza von Bolvary et Albert Valentin, de 1935. Un officier hongrois hérite d’un violon prétendument maudit et découvre que l’instrument lui cause des problèmes lorsqu’il tombe amoureux d’une jeune Italienne. De fait, l’histoire se situe en 1914 et bientôt la guerre éclate.
Giacomo Battiatio, réalisera en 1988 « Stradivari « avec Anthony Quinn, qui incarne le luthier, et Stefania Sandrelli et Valérie Kaprisky, film franco-italien.
Stradivarius sera aussi bientôt une série dramatique se déroulant dans l’Italie du Nord du XVIIIe siècle, où les deux meilleurs luthiers du monde s’affrontent pour créer l’instrument parfait. Itamar Moses, dramaturge et scénariste lauréat d’un Tony Award, a vendu le projet à Netflix et écrira lui-même le scénario. Il sera réalisé par l’oscarisé Edward Berger.
Le scandale
Mais pour en revenir à Martin Marsick, cette belle carrière va bientôt prendre une tout autre tournure, en raison de ce qu’il est convenu d’appeler « un scandale », qui va l’éclabousser.
Rétroactes : le 23 février 1872, Martin épouse Adrienne Berthe Mollot. Elle a 24 ans. Il en a 25.
Mais en 1899, le 26 octobre 1899, il sollicite et obtient auprès de la Direction du Conservatoire de Paris où il a été nommé en 1892, un congé de deux mois pour une tournée. En réalité, il va quitter Paris « avec une femme mariée » et c’est de la Nouvelle-Orléans qu’en février 1900, il va envoyer une lettre de démission au directeur du Conservatoire, évoquant son éloignement et son impossibilité de revenir à temps pour les concours.
Sa démission va être acceptée le 1er avril 1900. Dans cet épisode public, où on voit de la désertion. Mais bientôt la rumeur va enfler, et on va pointer une relation extra-conjugale, provoquant un scandale qui va met un terme à sa brillante carrière parisienne.
Après quelques années aux États-Unis, il revient en France, tente de reprendre une activité musicale mais son prestige, sa carrière de concertiste et aussi sa carrière professorale ne retrouveront pas leur éclat d’antan.
Par qui le scandale arriva ? On cite une Madame Brès-Chouanard, qui apparaît dans des transactions d’instruments et – souvenez-vous – qui sera propriétaire du fameux Stradivarius « Marsick ».
Il va divorcer d’Adrienne, sa santé va décliner, et ses dernières années semblent avoir été assez malheureuses.
Seul, et sans enfant, très attaché à son neveu Armand, mais qui est loin de Paris, on le verra, il va faire d’une jeune cantatrice, Mitza Rosario, Suzanne Decourt pour l’état civil, sa légataire universelle. Et comme il composait, il lui dédira l’une de ses dernières oeuvres, intitulée « pure amour ».
Il meurt à Paris, le 21 octobre 1924, à 77 ans. C’est à Liège qu’auront lieu ses obsèques, et on peut voir sa tombe encore, au Cimetière de Robermont. Composée d’un bloc de pierre brut, on peut y lire ces simples mots:

Creative Commons Attribution-Partage à l’Identique 3.0 non transposée).
P-M Marsick
Violoniste
Professeur
Au Conservatoire National
De Musique de Paris.
Jupille, 9 mars 1847
Paris 21 octobre 1924
Sa tombe y est, paraît-il, entretenue à perpétuité par la Ville de Liège.
Décédé sans enfant, vous aurez deviné que le génie musical des Marsick se transmettra pourtant et à travers Armand, son neveu, le fils de Louis-François. C’est donc lui qui fera l’objet de notre prochain et avant-dernier épisode.
Cette histoire est évoquée à travers 7 épisodes. Voici de quoi vous orienter dans la suite:
1/7: Les Marsick. Et l’Ecole liégeoise de violon
2/7: Les Marsick. L’Ecole liégeoise et une dynastie de virtuoses d’origine slave
3/7: Les Marsick, une dynastie de virtuoses et l’Ecole liégeoise de violon: Pierre Joseph
4/7: Les Marsick, une dynastie de virtuoses et l’Ecole liégeoise de violon: Louis François
5/7: Les Marsick, une dynastie de virtuoses et l’école liégeoise de violon: Martin Pierre
6/7: Les Marsick, une dynastie de virtuoses et l’école liégeoise de violon: Armand
7/7: Les Marsick, une dynastie de virtuoses et de pédagogues. Paul-Louis
photo de tête: Photo de Baher Khairy sur Unsplash
Bernard Chateau,