Et si je vous proposais de continuer à explorer le monde du Conservatoire Royal de Liège et ses palmarès, dans des terres – ou plutôt des eaux, insoupçonnables ?

Si je vous dis Conservatoire Royal de Liège, Spa, Ritz, James Cameron et si je vous demande ce qui réunit ces éléments, vous me répondez ? Un indice : c’est précisément la réponse qui va faire cet article.
Cette réponse, c’est un nom : Georges Alexandre Krins, violoniste belge, né à Paris le 18 mars 1889 et mort en 1912.
Georges Alexandre était donc violoniste, sa mère était originaire de Spa, où il séjourna assez longtemps. Il a brillamment terminé ses études de violon au Conservatoire de Liège. Après avoir joué dans divers établissements prestigieux de Paris, comme le Trianon-Lyrique, ou le Ritz de Londres, il décroche une affectation sur le plus prestigieux des paquebots. Le Titanic. Ainsi est-il mort dans la nuit du 14 au 15 avril 1912.
Titanic et le cinéma

On sait le rôle, devenu mythique, de l’orchestre dans la tragédie du Titanic.
Aussi, Georges Krins apparaît forcément dans le film éponyme de James Cameron, mais sans qu’on ne puisse clairement l’identifier. En effet, Thomas Türi et Lorenz Hasler, mentionnés chacun comme « un violoniste d’I Salonisti », incarnent les deux violonistes de l’orchestre, sans distinction nominative.
Car c’est l’orchestre suisse de musique de salon, « I Salonisti » qui fut repéré par la 20th Century Fox pour incarner l’orchestre du « Titanic » « – ou plutôt les orchestres – du « Titanic ». Et tout le monde a en mémoire la scène mythique où les musiciens continuent d’interpréter « Nearer My God to Thee » alors que le paquebot est en train de couler… même si cela pourrait bien participer davantage de la légende que de la vérité historique, comme on le verra.
Cela ne changera rien au sort tragique de Georges Krins et de ses compagnons musiciens, mais tout de même, voyez… Le film de 1997, qui a engrangé plus de 2 milliards $ de recettes, a été vu par plus de 135 millions d’entrées aux Etats-Unis et plus de 22 millions en France. En Belgique, trois belges sur dix (3.353.776) ont vu le film…
Neuf films, dès 1912, l’avaient précédé, qui étaient consacrés à l’événement et un lui succèdera, intitulé « Titanic 666« , en 2023.

De fait, vous avez bien lu : l’année même du drame, et un mois – jour pour jour – après lui, le cinématographe s’était emparé de l’événement – ou de l’émotion. Le 14 mai 1912 sort Saved from the Titanic, un petit film de 10 minutes, où l’héroïne, Miss Dorothy, est interprétée par Dorothy Gilson.
Dorothy Gilson, c’est une comédienne américaine qui se trouvait en effet sur le Titanic, qui en a réchappé et qui raconte son aventure, à travers une romance cinématographique assez mièvre…
Il se dit même que pour le tournage, elle ressortit la robe qu’elle portait ce soir-là, par souci de véracité. Mais ce souci de rigueur s’arrêtera là: dans ce petit film qu’elle a co-écrit, elle se présente comme étant l’une des dernières à quitter le navire en train de couler, alors qu’elle a été en réalité la première personne à monter dans le canot de sauvetage #7, premier canot de sauvetage à être mis à l’eau.
Las, deux ans plus tard, le film disparaissait, ironie du sort, dans… l’incendie des studios… Éclair…
Georges Krins, une enfance spadoise
Mais on n’avons fait qu’évoquer son nom. Qui était au juste Georges Krins?
Si Georges Krins naît à Paris, le 18 mars 1889, dans la demeure de ses parents, rue de Turbigo, 59, dans le 3° arrondissement, il n’en est pas moins bien belge. La famille a déjà un garçon de deux ans son aîné, Marcel, et aura encore deux filles : Madeleine-Antoinette, et Anne-Suzanne.

Source Google Maps
Son père est né à Moscou en 1850 et a épousé à Paris en 1886 Louise Petit, née à Belleville en 1857 et qu’on appelait Laetitia. Ils sont faits pour se rencontrer : il est négociant chemisier et elle est mercière. S’ils habitent Paris dans un premier temps, où le petit Georges naît donc en 1889, la famille retourne à Spa, en 1895, d’où est originaire Louise. Ou Laetitia. C’est qu’elle est elle-même issue d’une vieille famille spadoise. Si elle s’installe d’abord au 10 rue Brixhe, après quelques déménagements on la retrouve place Royale, 21 – où une plaque commémore leur présence ou plutôt celle du fiston.
Cette présence spadoise ne sera toutefois pas définitive, puisque la famille choisira Liège à la fin de la première guerre mondiale.
Mais c’est à Spa que le jeune Georges s’essaie avec bonheur à la musique et s’avère bon élève de l’Académie de la ville.
Une ambition musicale

Il entre au Conservatoire de Liège en 1902. En 1905, il obtient un deuxième prix de solfège dans la classe de Joseph Maris; en 1907, un deuxième prix de violon dans la classe d’Oscar Dossin. En 1908, il termine ses études avec un 1er prix décerné à l’unanimité.
Si de son côté la famille s’installe à Liège, le jeune Krins va quitter l’orchestre spadois dans lequel il joue, et la boutique familiale où il donne un coup de main, pour la carrière internationale dont il rêve. Il faut dire que la famille l’a entretemps dissuadé, non sans mal, d’entamer une carrière militaire, lui qui était admirateur des guerres napoléoniennes. Alors, c’est dans la musique qu’il choisit de s’accomplir. Sans doute, ironie du sort, voyait-elle un avenir moins périlleux dans les coups d’archer que dans les coups de fusil.
Et après Paris, c’est Londres et le Ritz. Lui habite 10 Villa Road, Brixton.
Remarqué par les frères Black, pour son malheur

Et c’est donc à Londres qu’il est remarqué par la Black Talent Agency, qui appartient aux frères Black, Charles William et Frédéric N. Black de Liverpool. Elle lui propose un engagement de violoniste à bord du RMS Titanic, pour un salaire de 4 £ par mois, sans indemnité. Il fera partie du trio de cordes qu’il dirige en premier violon. Il joue sur le pont A, à côté du café parisien, un répertoire à l’accent parisien.
Employés par cette agence artistique, et non la compagnie maritime, les musiciens seront passagers sur le Titanic.
Des passagers assez mal traités : logés comme passagers de 2° classe, sur le pont E, à l’arrière bâbord, entre la préposée à la cuisine affectée à la corvée patates et le local de leurs instruments.
En dehors du matin et l’après-midi, de 15 à 17 heures, les prestations sont longues et la tâche ardue : il y a 352 airs qu’ils doivent jouer de mémoire, à la demande des passagers, qui disposent d’un livre de musique numéroté et, le numéro lancé par le public, le morceau devait être aussitôt entamé…
Les deux formations jouèrent pour la première ensemble la nuit du drame et rejoignirent le pont. Il s’agissait de tenter d’abord d’éviter la panique parmi les passagers. Il s’est agi ensuite de les accompagner. Quel fut l’air final. Le mythe veut que ce soit « Plus près de toi, mon Dieu ! ». Mais on évoque aussi le « songe d’automne » ou le « Londonderry air ». On parle aussi d’« Automne » ou d’ « Alexander’s Ragtime Band ». Vous remettre tout cela dans l’oreille: les liens hypertextes sont là pour ça… Et Les premiers airs sont joués par I Salonisti…

Reste qu’aucun des musiciens ne survécut et seuls trois corps seulement furent retrouvés.
Georges Krins n’en fait pas partie.
L’orchestre du Titanic entrera dans la légende, et ses musiciens seront vus comme des héros.
Le naufrage aura fait environ 1 500 morts sur près de 2 200, passagers et membres d’équipage,
Mais les frères Black ne perdirent pas le nord : ils réclamèrent aux familles le remboursement des costumes des musiciens…
Hommages aux musiciens, hommages à Georges Krins
En ouvrant la séance du conseil communal de Liège du 29 avril 1912, le bourgmestre Kleyer rendit hommage à Georges Krins:
Dans cette nuit tragique, nuit de terreurs et d’angoisses où la plupart ne pensaient qu’à eux-mêmes, les huit musiciens de l’orchestre, obéissant à une sublime inspiration, reprirent leurs places et ne cessèrent de jouer jusqu’à l’instant où le Titanic s’abîma dans les profondeurs de la mer. Un tel acte honore hautement ceux qui l’ont accompli (…)

Un projet de mémorial en hommage à Georges Krins avait été imaginé quelques mois après sa disparition, soutenu par la ville de Spa et son Bourgmestre de l’époque. Un architecte, Fritz Hallen, d’Angleur, avait élaboré les plans et une souscription avait été lancée. Le déclenchement de la première guerre mondiale mit fin à l’entreprise, même s’il se dit que pierres et bronzes n’avaient plus qu’à être assemblés.
Une stèle familiale dans le cimetière de Spa évoque la mémoire de Georges Krins. S’il est question de sa mère, de ses soeurs, on y lit aussi:
A la mémoire de Georges KRINS, né en 1889 mort sur le Titanic en 1912
Mais la bravoure se revendique, assez maladroitement:
« Nous revendiquons pour notre Wallonie I’honneur d’être fière une fois de plus de l’acte accompli par un de ses enfants » . « Notre mémorial viendra ajouter un fleuron de plus à notre vaillante Wallonie »
C’est ce qu’on lira dans Le Cri de Liège, le 14 décembre 1912, en hommage à Georges Krins.
Un hommage aux musiciens du Titanic est rendu à travers un modeste mémorial à Southampon.
Les Belges du Titanic
Georges Krins faisait partie des 26 ou 27 Belges qui figuraient parmi les passagers. Deux n’avaient pas embarqués, à la suite d’une indisposition qui leur aura probablement sauvé la vie et certainement évité de grosses frayeurs.
C’était pour la plupart des émigrants flamands qui voyageaient tous en troisième classe et espéraient une vie meilleure en Amérique. Certains avaient vendu le peu qu’ils avaient pour ce sésame et un rêve d’Eldorado. Six d’entre eux seulement survécurent. Leur sort à terre ne fut pas forcément enviable. Et une des survivantes, Anna De Messemaeker, en perdit la raison.

Georges Aspeslagh, d’Ostende, travaillait sur le bateau, dans le restaurant « à la carte » de première classe, où il avait la charge de veiller à la vaisselle et de faire blinquer l’argenterie…
On est bien loin, on le voit, du public de millionnaires que la légende véhicule.
Un passager belge pourtant voyageait en première classe, un diamantaire anversois du nom de Jacob Birnbaum. Il ne survécut pas au naufrage et joua pour le moins de malchance : il avait réservé un billet sur un autre bateau mais avait accédé au souhait de sa famille de retarder son voyage pour partager encore les fêtes de Pâques avant son départ.
Mais une passagère mérite qu’on s’y attarde spécialement, tant son histoire est romanesque.
Berthe Mayné
Berthe Mayné naît le 21 juillet 1887 à Ixelles, dans une famille modeste, catholique. Le père est métallurgiste et il y a là sept enfants.

Comme elle se découvre un joli brin de voix, Berthe chante dans les cabarets de la Capitale. Car alors Bruxelles chantait, au rythme de ses cabarets, cafés-concerts et music-halls. Des lieux de liberté, de fêtes, d’insouciance et de rencontres… On a deviné que ses parents désapprouvent. Mais Berthe n’en a cure. Et elle chante. Et elle fait des rencontres…
Un militaire… Et puis, en 1911, alors qu’elle chante à l’Hôtel Métropole, elle rencontre un joueur de hockey canadien, Quigg Baxter. C’est le coup de foudre et les promesses d’amour éternel.
Alors, c’est décidé, ce sera – vite – le mariage, à Montréal. Et Quigg offre un billet de première classe à Berthe, sur le Titanic. Mais comme il voyage avec sa mère et sa sœur, et que leur liaison est toujours secrète, Berthe voyage de son côté, clandestinement. Si clandestinement qu’elle prend une fausse identité et une fausse nationalité : c’est Madame Berthe de Villers, de nationalité française, qui occupe la cabine extérieure 90 du pont C. Si elle a gardé son prénom, son patronyme elle l’emprunte, dernier regret ou sursaut révélateur, à son beau militaire, qui l’avait quittée pour la Légion et le Congo belge.
C’est devant le canot de sauvetage que les présentations sont faites : Berthe refuse de monter, se ravise, mais, au dernier moment, veut récupérer ses bijoux, dans sa cabine. On l’en dissuade et c’est ainsi qu’elle survivra à l’accident.
« Les femmes et les enfants d’abord » : Quigg n’est pas monté à bord…
Elle restera à Montréal quelques mois, dans la famille de Quigg, avant de revenir à Bruxelles où elle reprendra ses concerts, sous une nouvelle identité : « Bella Vielly ».
Le comble est bien que sa famille ne croira jamais à son histoire et de fait, Berthe Mayné n’est jamais montée officiellement sur le Titanic, ainsi qu’il apparaît bien de cette improbable histoire… C’est à sa mort, en 1962 – elle a alors 75 ans – , dans sa grande maison de Berchem-Sainte-Agathe, au n° 54 de l’avenue de Koekelberg, que l’évidence s’imposera, devant les traces matérielles qui seront retrouvées de son aventure, digne d’un autre scénario de James Cameron, plus incroyable que Jack et Rose… plus incroyable… mais vrai.
Un violon sauvé des eaux…
Mais puisqu’il est ici question de musique, il faut évoquer deux autres histoires, des histoires d’instruments, et plus précisément de deux violons…
Wallace Henri Hartley était l’un des 8 musiciens embarqués sur le Titanic. Il était violoniste et était même le chef d’orchestre. C’est lui qui aurait déclaré, en conclusion de la nuit tragique :
« Messieurs, ce fut un privilège de jouer avec vous ce soir. »
Comme tous les musiciens, il a péri dans le naufrage, mais il est de ceux dont le corps a été retrouvé. Il avait à la taille son violon, protégé par son étui. Un violon qui permit de l’identifier formellement, puisqu’il portait une plaque sur laquelle on pouvait lire « Pour Wallace, à l’occasion de nos fiançailles. Maria ».

Après le naufrage, Maria a récupé le violon et à sa mort, sa sœur l’a confié à un membre de l’Armée du Salut, jusqu’à ce qu’il se perde avant que d’être retrouvé en 2006. Cette année-là, il a été identifié et finalement vendu aux enchères. Fait icône d’une des tragédies majeures de la modernité en ce début de 20° siècle, renforcée encore par le succès du film, inutilisable mais estimé tout de même entre 250.000 et 350.000 euros, il a été adjugé finalement en 2013 pour plus 1,1 millions £.
Le 26 avril 2025, le violon joué dans le film de James Cameron par Jonathan Evans-Jones, incarnant le chef d’orchestre Wallace Hartley, a été vendu aux enchères par Henry Aldridge & Son, à Devizes, dans le Wiltshire, 54 000 livres sterling, lors d’une vente aux enchères d’objets liés au naufrage. Déception: il avait été mis à prix 60 000 `£.
Evans-Jones avait été le seul comédien dans cette reconstitution, au milieu de musiciens.
Bernard Chateau,
photo de tête: RMS Titanic se préparant à quitter Southampton pour aller embarquer des passagers à Cherbourg, avant d’entamer son voyage inaugural vers New York. Source domaine public