DANSE, MARIE. Et son Jules

Un certain Jules Destrée

Jules Destrée

Jules Destrée est le Carolo qu’on connaît, avocat et politique, auteur de la « Lettre au Roi », à qui il doit une réputation qui traverse les ans et dont ces mots claquent toujours, et restent présents dans les esprits, plus sûrement que les paroles de la Brabançonne.

« Et maintenant que me voilà introduit auprès de Vous, grâce à cette sorte de confession, laissez-moi Vous dire la vérité, la grande et horrifiante vérité : « Il n’y a pas de Belges, mais des Wallons et des Flamands. » »

La lettre au Roi, Jules Destrée, 1912
La Lettre au Roi de Jules Destrée

Au point que ce wallon convaincu, né à Marcinelle, au 68 d’une rue qui porte aujourd’hui son nom, le 21 août 1863 et mort à Bruxelles le 3 janvier 1936, voit son souvenir perpétué à travers une multitude d’espaces publics qui portent son nom, partout en Belgique, mais surtout en Wallonie, à Aiseau-Presle, Bernissart, Chapelle-lez-Herlaimont, Châtelet, Courcelles, Farciennes, Fleurus, Fontaine l’Evêque, Pont-à-Celles, Quaregnon, La Louvière, Anderlues, Binche, Morlanwelz, Ans, Beyne-Eusey, Herstal, Oupeye, Grâce-Hollogne, Verviers, Namur, Sambreville, Jemeppe-sur-Sambre, Braine l’Alleud, Ottignies-Louvain-la-Neuve, Le Grand-Charleroi, où, par la fusion des communes, il est présent trois fois avec une rue, une place, une avenue… Et on ajoutera le monument érigé sur la Grand-Place de Marcinelle et sa statue, imposante, toujours plantée, Boulevard Audent, à Charleroi ainsi que dans le Jardin du Palais des Académies à Bruxelles…

Rue Marie Danse Charleroi

Le 7 septembre 2015, à Charleroi, son épouse, Marie Danse, s’est vue désignée pour nommer une rue. Toujours l’idée de la féminisation des noms de rue… et de la suppression des doublons odonymiques. Comme elle reprenait à son compte une rue dédiée à son mari, près du rond-point du Marsupilami, la gloire posthume restait dans la famille et le travail du facteur s’en trouva facilité. Dans cette chasse aux doublons de ce Conseil Communal-là, Jules Destrée paya le prix fort. Il eut aussi à s’incliner pour le Général Lanrezac à Couillet, qui s’était illustré pendant la première guerre; les Frères Heusghem, champions cyclistes locaux; à Ransart et la rue des Raspes, désignant les basses futées, toujours à Ransart.

Prenons-en prétexte pour évoquer aujourd’hui « la femme à Jules », Marie Danse. Car c’est un aspect moins connu de sa personnalité qui va les réunir: son goût pour les arts et pour la culture.

Une famille d’artistes: les Danse

Auguste Danse par Lucien Jonas Commune d’Uccle Inventaire du Patrimoine mobilier

Retenez ceci : évoquer Marie Danse, c’est d’abord évoquer sa famille. Auguste Danse, son père, né à Bruxelles le 13 juillet 1829 et décédé à Uccle le 2 août 1929. Graveur, il exécuta les portraits des souverains et des personnalités du temps, belges ou étrangères, comme le pape Pie X…

On perçoit qu’on est là dans une famille qu’on dirait appartenir à la « Haute ». Il épousa une sœur de Constantin Meunier, le sculpteur, que les anciens belges ont eu longtemps dans leur poche, sans le savoir, sur les pièces d’une mastoque, 50 centimes d’avant l’euro… la tête du mineur casqué, c’est une œuvre de Meunier.

C’est donc avec Adèle Meunier qu’Auguste aura deux filles, Louise et Marie, qui furent aussi ses élèves à l’Académie de gravure de Mons, qu’il a fondée.

Née en 1866, le 19 février, à Bruxelles, comme son père, comme sa sœur, elle pratiquera donc la gravure, dans un environnement bourgeois, sous l’œil attentif du père. Elles seront ainsi les premières femmes à bénéficier d’un enseignement spécifique de la gravure.

Jules Destrée en visite chez les Danse, à Mons

Et c’est à Mons qu’elle rencontre un grand amateur d’arts et de littérature, très concerné par la politique. Il est venu en visite dans sa famille montoise. Il s’appelle Jules Destrée … Nous sommes en 1887 et fort de son diplôme de droit acquis haut la main à 20 ans, fraîchement inscrit au barreau, Destrée fait donc visite à la famille Danse.

Il écrit :

«Ce fut mon cousin Paul qui me conduisit un soir – est-ce peu après le Banquet Lemonnier; ou à l’occasion du procès Falleur – dans la maison de la rue des Cinq Visages, chez le père Danse. Le maître graveur habitait, derrière Académie des Beaux-Arts, une maison ancienne, aux niveaux irréguliers, qui donnait sur un petit jardin. Il avait déjà alors ce front chauve aux poils follets, ce petit nez rond, cette barbe blanche frisottante qu’il garda jusqu’à son centenaire et qui le faisait ressembler à certains de ces portraits de Tolstoï ou au classique vieillard de Dürer. Il était bienveillant et bavard au sujet de l’art et des artistes surtout. La maison était à son image, modeste, un peu désordonnée, mais arrangée avec un goût fantaisiste et artiste ».

La maison n’est pas pour lui déplaire. Il l’a décrit ainsi :

« On sonne à une petite porte dans un mur bas. La porte s’ouvre et une servante avec une lanterne vous guide à travers une allée d’arbres entre deux murailles. Au fond un escalier qui tourne, comme d’un puits. Puis l’entrée dans la maison – vieille – avec des fenêtres et des portes inattendues, sans motifs, sans régularité, une série de petites chambres si singulièrement emboîtées qu’on d’y perd, toute une fantaisie de vieille demeure. L’ameublement révèle l’oeil d’un artiste et des mains de femme. Toute une végétation de bibelots aux murs, de vieux grès, des armes, des assiettes, des crépons, des éventails. Cà et là quelques tableaux, entre autres un de Groux père superbe, des dessins, des aquarelles, des eaux-fortes. Un pêle-mêle de cadres allant jusqu’aux frises, dans un joli désordre avec des bouts de draperie, d’étoffe jetée ravissants. Un piano, un vieux buffet, une petite bibliothèque et sur une grande table des journaux d’art, un livre récent, la partition de La Walkyrie».

Mais surtout il y a, outre le vieux maître Danse, et sa femme, Adèle Meunier, les gens qu’on y croise :  « On y rencontrait un familier, Emile v. H., qui lui aussi avait été à Bayreuth ». Et pas que puisqu’il y a   « les deux filles du père Danse, Louise et Marie, une de ses élèves, Lisette, et une de leurs amies, Louise L., pianiste émérite». 

Si tout cela est bien joli, Le cœur du futur Ministre socialiste, fer de lance du combat wallon,  entre les trois, va balancer et pas qu’un peu.

Les filles Danse, Marie et Louise. Et Louise L.

Il y a donc «Louise Luyckx, la troisième du groupe. Il paraît qu’il y en a une quatrième, Lisette, je ne l’ai pas vue. Cela forme une réunion curieuse dans le milieu montois. Toutes les dignes bourgeoises s’insurgent naturellement contre ces originales qui aiment les parfums, qui raffolent de Wagner; lisent les livres nouveaux, parfois hasardent en leur toilette un ruban imprévu. J’avais entrevu Louise L. [… J Je l’ai revue chez les Danse et chez elle… l’amour attirant l’amour [. . .].

Louise Danse. L’atelier, d’après_Alfred Stevens

Il y a Louise, la sœur de Marie, qu’il décrit, la comparant à elle:  « plus grande et plus jeune, boitant légèrement, à peine, assez forte, toute blonde, des cheveux qui frisent comme ceux de sa sœur ; des yeux brillants aussi parfois, un teint rose et frais, des mâchoires puissantes, une allure indolente, ennuyée, incompréhensive. Elle semble plus froide et plus bête. Mais elle m’intéresse étrangement. Elle m’apparaît – surtout si on songe à cette entrée – comme une Diabolique de Barbey et il me semble que des impétuosités inouïes doivent sommeiller en elle. Elle se dévoilera sans doute quelque jour. Peut-être aussi la vie coulera plate et monotone sans lui apporter le roman auquel elle est destinée … »

Et puis, il y a Marie. Pas sûr que ce fut l’enthousiasme, au premier regard, comme on le verra.

« Marie: noire, avec des cheveux qui frisent et des yeux qui brillent, noire avec la peau blanche, un peu fanée déjà et des lèvres rouges, un sourire simple, loyal, attirant de franchise et de bonté, et par moments, quand sa figure se crispe en une expression affligée, quelque chose de la tristesse souffrante et vive de certains petits singes à l’air humain et doux, mais le plus souvent gaie, intelligente, vibrante, ayant l’appétit de tout ce qui est beau, antibourgeois … »

Jules Destrée

Littérature et musique en tout et pour tout

Qu’a-t-il bien pu se passer pour que de cet élan affirmé pour Louise s’interrompe et pour qu’il se tourne vers Marie. On l’ignore. Mais dans ce «petit milieu uni par une sympathie mutuelle, mais uniquement soucieux de littérature et de musique», Jules Destrée se sent bien, il est heureux: «à vrai dire, moi qui en étais ivre, je n’aurais pu rencontrer meilleur climat. On discutait les jeunes revues, on récitait du Baudelaire et du Verlaine et, sous la direction d’Emile v. H., on déchiffra toutes les partitions de Wagner. Comment oublier la bravoure, jamais lassée, avec laquelle Marie au piano ressuscitait les magies de l’orchestre et chantait intrépidement toutes les voix! Comment oublier la manière prenante dont elle interprétait à demi-voix les mélodies de Borodine! Il advint ce que vous pensez. Lorsqu’un commencement de clientèle me permit de songer à prendre femme, mon choix était fait et, un jour de la kermesse de Mons, à un balcon dont nous regardions le combat de saint Georges, nous nous fiançâmes».

L’art exige une absolue liberté. Toute contrainte le stérilise ! L’État n’a que des devoirs vis-à-vis de l’art ; il n’a pas de droits.

Jules Destrée, Art et Socialisme
Le singe du Grand Garde, porte-bonheur, Grand-Place à Mons

Le portrait se veut sans doute tendre, mais on fera bien surtout de ne pas le considérer à des convenances de notre temps. A-t-elle jamais eu l’occasion de découvrir ces lignes de la plume de son soupirant, ou l’amour et l’attendrissement étaient les plus forts ? Peut-être après tout, y vit-elle une allusion amusée et amusante, au « petit singe », porte-bonheur montois ?

Toujours est-il qu’ils se marièrent deux ans plus tard, en 1889, le 10 août, à la collégiale Sainte Waudru…

Notez cette précision: tous ces extraits sont issus d’une étude fouillée sur les Danse, d’Ucclensia, Cercle d’histoire, d »archéologie et de folklore d’Uccle et environs, et plus particulièrement le numéro de mai 2005 de sa revue bimestrielle.

Le couple Destrée-Danse et les arts

C’est l’année où Jules Destrée rencontre ses premiers succès de plaidoirie ; c’est l’année où sont publiés ses premiers poèmes en prose, « Chimères », pour lesquels Marie gravera deux eaux-fortes.

Ainsi, elle réalisera le frontispice de l’œuvre, en un  temps où la théorie de l’historien de l’art Léon Lagrange, dans un article intitulé « Du rang des femmes dans les arts », considère la gravure comme particulièrement adaptée à leur statut et à leur tempérament :

« Aux femmes surtout la gravure, cet art du sacrifice qui correspond si bien au rôle d’abnégation et de dévouement que la femme honnête remplit avec bonheur sur la terre, et qui est sa religion ».

Cette eau-forte originale a été exposée au Salon à Paris en 1888 et en 1889. On lui reconnaît un motif hugolien de la gargouille de cathédrale à l’idéal fin-de-siècle. Représentée en pleine nuit, la gargouille sculptée à l’aspect menaçant et monstrueux fait face à un vide légèrement comblé par le nom de l’auteur et le titre de son ouvrage dont la typographie atteste d’un goût pour le bizarre propre à la fin du siècle.

Ainsi, Marie va illustrer les publications de Jules, comme le catalogue de l’œuvre lithographique de Redon de 1891.

Ainsi, elle va graver, un peu.

Et exposer, un peu. Et notamment à l’Exposition de Charleroi de 1911.

Le couple Destrée-Danse: une vie mondaine

Et être Madame Destrée beaucoup, l’accompagnant dans sa carrière politique. Elle est avec lui en Angleterre pendant la première guerre. Elle est à ses côtés, dans ses déplacements à l’étranger… Elle tient, comme on dit alors, salon à Marcinelle, où elle reçoit artistes, scientifiques et politiques, favorisant la carrière de son mari.

Elle tiendra salon à Bruxelles, au 45 de la rue des Minimes, quand Jules Destrée deviendra Ministre des Sciences et des Arts, en 1919.

A sa mort, en 1936, elle s’implique davantage dans les arts et fonde  « Les Amis de l’Art wallon ». L’association a pour but est de mettre en lumière, d’affirmer et de sauvegarder les intérêts passés, présents et futurs des artistes, écrivains et des savants wallons et de développer en tous domaines, l’art, l’histoire, le folklore et les arts wallons.

On lui verra une filiation avec l’exposition sur l’Art wallon organisée à Charleroi, en 1911, à l’initiative de Jules Destrée, événement phare dans la prise de conscience wallonne laquelle avait conduit à la création de la « Société des Amis de l’Art wallon » réunie pour la première fois, en assemblée constitutive, le 4 février 1912, dans un salon du Cercle artistique de Bruxelles. 

La vie après Jules Destrée

Marie Danse meurt à Bruxelles pendant la seconde guerre mondiale, en 1942, le 31 mai, mais sera enterrée, selon ses volontés, au cimetière de Marcinelle, auprès de son mari, son Jules.

Particularité de cette sépulture : c’est la tombe commune de Paul Pastur et de Jules Destrée, les deux familles reposant ensemble au cimetière de  Marcinelle sous cette inscription : « les familles Pastur et Destrée, unies dans la vie, réunies dans la mort ».

Les deux hommes avaient partagé, toute leur vie, outre l’origine carolo, les mêmes convictions de solidarité, la même soif de justice, qu’ils exprimaient à travers leur métier d’avocat, le même souci pour l’instruction et la culture, les mêmes engagements socialistes, la même détermination wallonne et le même serment maçonnique.

Marcinelle -Cimetière Tombe des familles Pastur et Destrée SOURCE WIKIMEDIA COMMONS

La Fondation Prix Jules et Marie Destrée, créé  à l’initiative de Martine et Georges Armand, leurs gens de maison qui devinrent amis fidèle du couple, attribue un prix annuel, à un artiste et à un historien.

L’espace Jules Destrée, situé dans les combles de l’Hôtel de Ville de Charleroi, réunit leurs objets et archives.

Si d’aventure, sa personnalité vous intrigue et si vous souhaitez en savoir plus sur elle, au-delà des liens proposés ici, et si vous vous lanciez dans des recherches sur internet soyez attentif et veillez bien à rechercher « Marie Danse ». Les hasards risquent en effet de vous faire choper sur «Elle danse Marie»,  chanson du chanteur français François Valéry, parue sur son album du même nom en 1983. Et franchement, ça n’a rien à voir…

Bernard Chateau,