Notre monde est aujourd’hui fait d’étonnante façon.
En tout, il s’agit d’entrer en concurrence et de rivaliser. Prenez les anniversaires qui pourraient se célébrer en 2026.
Chacun retiendra la célébration qui lui tient le plus à cœur, en fonction de ses dilections, du 100e anniversaire de la mort de Claude Monet au 100e anniversaire de la naissance de Marilyn Monroe, en passant par le 150° anniversaire de la naissance de George Sand, en même temps que le 150ᵉ de la naissance de Pablo Casals.
En Belgique, le 100° anniversaire de l’institution bruxelloise « Le Comme Chez Soi », sera l’occasion de marquer les esprits comme le 150ᵉ anniversaire de la naissance de la Reine Elisabeth, ou le 75ᵉ anniversaire du Concours musical qui porte son nom : piano, mandoline, cloche, diapason rapprocheront ainsi gastronomes et mélomanes
Mais aux Etats-Unis, où les choses essentielles s’imposent d’elles-mêmes, c’est à coup sûr le 80° anniversaire du 47° Président des Etats-Unis, Donald Trump, confirmant ainsi son record personnel de plus vieux Président des Etats-Unis de tous les temps, qui l’emporte sur tous les autres, et notamment le 250° anniversaire des Etats-Unis.
Mais aussi le 400° anniversaire de la création de la ville de New-York.
Là-bas, c’est l’Amérique
Le 4 juillet 1776, les délégués des 13 colonies originelles signent la Déclaration de l’Indépendance à « Independence Hall » au cœur de Philadelphie, rompant officiellement avec la domination britannique et donnant naissance aux Etats-Unis.

Le 24 mai 1626, c’est en échange de quelques fourrures et diverses autres babioles, verroteries, étoffes et quelques outils et autres colifichets, d’une valeur de 60 florins, soit autour de 1000 € actuels, que Pierre Minuit acquit, aux indiens locaux, pour compte de la Compagnie néerlandaise des Indes occidentales, toute l’île de Manhattan. La surface, de 11 000 morgens, le morgen valant 20 ares ¼, donne à penser une sous-estimation sérieuse de la superficie de l’île de 59 km².

Elle constitue aujourd’hui le cœur de New-York qu’on appela alors New-Amsterdam. Mais aussi, probablement, le deal immobilier le plus juteux de tous les temps. Certes on plaiderait aujourd’hui que les conditions les parties doivent avoir exprimé un consentement éclairé et avoir la capacité à contracter; on plaiderait aussi qu’il constitue aussi un pacte léonin. Mais alors rien de tout cela. Et l’affaire fut bel et bien conclue.
Pour marquer la création de New-York, je sais bien que d’autres dates sont avancées, mais un consensus existe pour fixer la création de ce comptoir commercial dont le développement sera tout à fait considérable à cette date et à cette signature.
Et c’est de ce dernier anniversaire que je voudrais vous entretenir.
Mais pourquoi diable, me direz-vous ?

source www.historiek.net
Parce que, précisément, Pierre Minuit est indubitablement wallon et que c’est donc un wallon qui est à l’origine de la mégapole mondiale actuelle, symbole de la porte d’entrée de l’immigration européenne vers les Etats-Unis et aujourd’hui du capitalisme financier… On évacuera au passage quelques revendications infondées, hollandaise, suédoise ou allemande, mais qui s’expliquent par l’histoire du personnage.
Pierre Minuit au service de la Compagnie néerlandaise des Indes occidentales

les Amérindiens à Peter Minuit en 1626 (Spuyten Duyvil Creek 1913)
Installé à Utrecht, Pierre Minuit est marchand, probablement dans le domaine des diamants. Il entre au service de la Compagnie néerlandaise des Indes occidentales vers le milieu des années 1620.
Rapidement, en 1626, il est nommé directeur de la Nouvelle-Néerlande, colonie hollandaise qui couvre alors une grande partie de l’actuelle New-York en remplacement du gouverneur en poste, Willem Verhulst, devenu trop impopulaire.
Son coup de génie est assurément l’acquisition de Manhattan auprès de représentants du peuple autochtone lenape contre des marchandises évaluées à la somme dérisoire de 60 florins. Il fait alors de Manhattan le centre de la colonie à partir d’où il développera ce qu’il est alors convenu d’appeler la Nouvelle-Amsterdam, future New-York, autour du Fort Amsterdam situé à la pointe sud de l’île. Il veille à mettre en place une politique relativement prudente avec les populations amérindiennes, cherchant à sécuriser les échanges commerciaux mais aussi à protéger l’activité manufacturière hollandaise, notamment dans les draps, réservant cette activité à la puissance coloniale.

Pierre Minuit, au service de la Couronne de Suède
Il administre ainsi la colonie jusqu’en 1631.

Alors, après une accusation d’adultère lancée par un pasteur, il est rappelé et finalement écarté par la Compagnie, qu’on présentera comme « conflits internes » et de critiques concernant sa gestion des privilèges.
Mais Pierre Minuit est d’abord administrateur et commerçant dans l’âme, avant de se sentir tenu par une obligation de fidélité et d’obéissance indéfectible aux Pays-Bas ou à la Compagnie des Indes Occidentales. Après son renvoi, déçu par les autorités néerlandaises, avec son ami Willem Usselincx, lui-même en conflit avec les Hollandais, il se met au service du projet suédois de création d’une colonie en Amérique du Nord. Il faut dire qu’il connaît mieux que personne les faiblesses de la présence hollandaise sur le fleuve Delaware. Et il sait notamment que les Hollandais ne contrôlent pas efficacement la rive occidentale du fleuve. Avec l’appui de la couronne suédoise, il dirige donc une expédition qui fonde en 1638 la colonie de Nouvelle-Suède et fait construire le Fort Christina, près de l’actuelle Wilmington.

Ainsi deviendra-t-il le premier gouverneur de la Nouvelle-Suède.
Quelques mois après avoir fondé la Nouvelle-Suède, Pierre Minuit quitte la colonie pour une expédition commerciale vers l’île de Saint-Christophe dans les Caraïbes, aujourd’hui Saint-Christophe-et-Niévès. Mais son navire est pris dans un ouragan au retour, et Pierre Minuit disparaît en mer en août 1638, le 5 août.
Un Wallon à New-York
Mais toute cette histoire romanesque ne nous dit pas en quoi Pierre Minuit serait wallon.
.Pierre Minuit est né vers 1580 à Wesel, dans le duché de Clèves, aujourd’hui en Allemagne.
Mais son origine est wallonne : ses parents étaient des protestants calvinistes originaires de Tournai qui avaient fui les persécutions religieuses dans les Pays-Bas espagnols à la fin du XVIᵉ siècle. Il appartenait donc à cette diaspora d’émigrés wallons en Europe. Les motivations à l’exil sont principalement religieuses mais elles peuvent également inclure des motifs économiques. L’impact de ces départs est considérable dans nos régions comme à l’étranger. Tournai perd ainsi entre le quart et la moitié de ses habitants.
Les Tournaisiens sont là
Les Archives de la Ville de Tournai mentionne l’existence d’un Pierre Minuit, arrière-grand-père de notre personnage. Cet acte de succession, daté du 12 décembre 1556, mentionne le leg par sa veuve à ses enfants d’une maison, rue Pontoise, ainsi qu’une importante somme d’argent. Son fils, Salomon sera victime de l’intolérance religieuse, ce qui déterminera la famille à l’exil, vers Anvers d’abord.

Pierre, fils de Salomon, qui tient un commerce à Anvers, est le premier, suivi de Jehan, neveu de Samolon. Mais pour un de ses fils, prénommé aussi Jehan, Anvers ne sera qu’une étape. Il s’installe dans la ville hanséatique de Wesel. Avec sa femme, Sara, il aura deux enfants, Maria et Pierre Minuit. Ce dernier, vient au monde vers 1585, cinq années après que sa famille se soit installée dans le Duché de Clèves.
On se souviendra au passage d’un autre tournaisien, que j’ai évoqué ici, il n’y a guère, Isaac Lemaire, qui a connu le même parcours d’émigration vers les Pays-Bas en passant par Anvers et pour les mêmes raisons de persécutions religieuses.
Pierre Minuit est symblique de la place qu’ont pris alors les protestants dans la vie économique et leur part dans le développement du capitalisme industriel occidental moderne, dans une relation décomplexée à l’argent et à la réussite.
Une thèse qu’expose Max Weber (1864-1920) dans son livre L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme.
Et tant pis pour Ohain
Mais, et pour en revenir plus immédiatement à Pierre Minuit, il faut préciser qu’une autre localité wallonne l’a longtemps revendiqué comme l’un de ses fils.
Il s’agit d’Ohain, dans le Brabant wallon.
Au point qu’un développement urbanistique s’est appelé « Manathan » et qu’une de ses avenues porte le nom de Pierre Minuit.
Cette confusion est due à la plume, pour le coup mal inspirée, d’un personnage haut en couleurs, lui-même authentiquement ohinois, né le 21 mai 1898, Robert Goffin. Cet avocat, écrivain, essayiste, poète, romancier, gastronome, historien, critique de jazz et jazzman lui-même, militant wallon et antifasciste, académicien au fauteuil de Charles Plisnier et où s’assit ensuite Liliane Wouters, méritera ici une prochaine évocation.
Et, paradoxe, rien de tout cela à Tournai.
Pierre Minuit encore et toujours new-yorkais

Aujourd’hui, à New-York, plusieurs signes rappellent le passage de Pierre Minuit, de la Pierre Minuit Plaza, à la pointe sud de Manhattan, près de Battery Park, à la plaque à la Shorakkopoch Rock dans Inwood Hill Park et jusqu’au tracé même du sud de Manhattan qui garde l’empreinte de la Nouvelle-Amsterdam créée sous son administration : le secteur de Wall Street, le quartier financier et la structure urbaine originelle remontent à la période hollandaise.
Pierre Minuit en chanson
Dans le domaine musical, Bob Dylan, 85 ans cette année et une carrière particulièrement riche d’icone de la folk music, a évoqué Pierre Minuit dans une chanson de 1961, “Hard times in New York Town ”.
Et il use là d’un ton de reproche, car il y prend ses distances avec la vie à New-York, parce que « La vie est dure en ville, à New York »…
Et s’il orthographie Minuit en Minuet, de manière phonèthique, on ne lui en voudra pas : Minuit peut, selon les archives, devenir Minuet, mais aussi Minuct, Minutte, Mennuet, Minnewit, Mennuite, …

Mister Hudson come a-sailin’ down the stream
And old Mister Minuet paid for his dream.
Bought your city on a one-way track,
‘F I had my way I’d sell it right back.
Monsieur Hudson descend le fleuve à la voile
Et le vieux Monsieur Minuet a payé pour son rêve.
J’ai acheté votre ville sur une voie à sens unique,
Si j’avais le choix, je le revendrais immédiatement.
Dans cette chanson de ses débuts, nous sommes en 1961, Bob Dylan observe la rudesse de la grande ville, sans pour autant se laisser abattre, et récupère pour l’exprimer celle de la campagne, en utilisant un morceau de 1929, Penny’s Farm. Son évocation de Pierre Minuit dénonce la marchandisation de New York et l’absurdité du symbole capitaliste urbain. En associant l’histoire officielle de la ville à Henri Hudson et à Pierre Minuit, il souligne combien elle est corrompue par l’argent dès ses origines et le résultat de manoeuvres véreuses. Ainsi, à la noirceur de n’importe quelle autre ville, s’ajoute une noirceur morale particulière, qui l’amènerait, lui, Bob Dylan, à la revendre aussitôt, comme elle avait été achetée.
Ce jugement n’est pas particulièrement positif pour Pierre Minuit. On a vu qu’il n’était pas sans fondement.
Je vous propose de voir qu’il n’est pas unique.
Groucho Marx est Pierre Minuit

Au cinéma, Pierre Minuit a été incarné par Groucho Marx, dans la comédie “The Story of Mankind », « l’Histoire de l’Humanité », qui date de 1957.
Le film d’Irwin Allen, adapté du roman historique éponyme de Hendrick Willem van Loon, publié en 1921, passe en revue une série d’événements, sélectionnés sur une base assez simple: « La personne ou l’événement en question a-t-il accompli un acte sans lequel l’histoire de la civilisation aurait été différente ? » La liste est ainsi comme un « Canon de l’Humanité« , et a évolué avec le temps, le fils d’Hendrick Willem van Loon, y ayant été de son apport dans les éditions ultérieures.
Sont ainsi recensés, les uns après les autres, les grands événements de l’Histoire de la préhistoire à l’époque moderne, en passant par l’Égypte antique, l’époque gréco-romaine, le Moyen Âge, la Renaissance, les Lumières, l’Égypte ancienne… qui, tous, ont changé le visage du monde et de l’humanité.
Mais au-delà des jalons historiques, vient cette interrogation dans un débat entre l’Esprit de l’Homme et l’Esprit du Mal: l’Humanité est-elle foncièrement bonne ou mauvaise?
La fondation de New-York figure à l’inventaire.
Et la transaction de l’île de Manhattan par « Peter » Minuit vise, on l’a compris, Pierre Minuit.
Pierre Minuit a été incarné par Groucho Marx, dans la comédie “The Story of Mankind », « l’Histoire de l’Humanité », qui date de 1957.

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Pour les cinéphiles, Ce film marquera la dernière apparition commune des Marx Brothers dans des rôles séparés au cinéma. Notez encore que la jeune Indienne est interprétée par Eden Hartford, l’épouse de Groucho à l’époque. On retrouve également dans ce film Melinda, la fille de Groucho.
Si Hendrick Willem van Loon donne une leçon de capitalisme et entend illustrer le choc des cultures, en l’absence de tout tribunal moral, il en va autrement du film. La transaction de Manhattan devient un enjeu moral majeur : elle est une preuve à charge de la cupidité et de la malhonnêteté inhérentes à l’homme, et une incarnation de la tromperie. Pierre Minuit est dépeint comme un homme d’affaires cynique et arnaqueur, dont la froideur l’amène jusqu’à refuser le calumet de la paix pour préférer son cigare, symbole de sa puissance et de son succès, à la conclusion de l’affaire.
Les Wallons à New-York
Quant aux Wallons, la trentaine de familles, arrivées dès 1624 en Nouvelle-Néerlande, ont laissé leurs marques dans l’histoire des premières fermes autour de Manhattan et le long de l’Hudson ainsi que par leurs patronymes : les Rapalje, Cousseau, De Forest, etc.
On notera aussi la Wallen Lane, dans le quartier de North Bellmore ainsi que le Wallabout Bay, dérivé du hollandais Wallen Bocht – la « Baie des Wallons ». Ce détail toponymique permet ainsi de confirmer encore la connexion historique fascinante entre New York et les Wallons.
Le souvenir de Pierre Minuit, ici
Nul n’étant prophète en son pays, les traces matérielles de Pierre Minuit en Wallonie sont relativement modestes. Il faut dire que si ses origines wallonnes sont indubitables, il n’y a jamais vécu. Mais son héritage wallon est, on l’a vu, revendiqué.

A Tournai, ville d’où est originaire sa famille, le Syndicat d’initiative s’enorgueillit de sa généalogie, à un point tel que certains n’hésitent pas à trouver que New-York aurait pu s’appeler.. Nouvelle-Tournai.
Mais à Ohain, section de Lasne, la filiation, pour erronée qu’elle soit, n’a pas empêché le village d’appeler un nouveau quartier « Manhattan », où l’on trouve une Avenue « Pierre Minuit »… « De toute façon, il est wallon », concluait la Bourgmestre pour justifier que l’affaire reste en l’état.
Pour autant, à bien y réfléchir, si les fils de l’Oncle Sam peuvent aujourd’hui souffler le froid sur l’Europe, ce pourrait bien être par une ingratitude odieuse des américains à l’égard d’un Wallon, dans un nouvel épisode à écrire de « l’Histoire de l’Humanité », sans Groucho Marx. Et vient la question: faudra-t-il pour finir en vouloir à Pierre Minuit?



Manhattan aujourd’hui – Photos Jermaine Ee sur Unsplash
Bernard Chateau
image de tête: John E. Gavit, Vue de la ville de New Amsterdam, 1851. Bibliothèque publique de New York