Evoquer la personne d’Etienne Lenoir, né en 1822 à Mussy-la-Ville, c’est mettre en oeuvre cette parole d’Ettore Bugatti: «ce qui a déjà été inventé appartient au passé, seules les innovations sont dignes d’intérêt» . Aucune citation ne correspond si bien à Etienne Lenoir. Mais il faut d’abord évoquer l’histoire de Belgique pour asseoir sa belgitude.
En 1822, la Belgique reste à naître. Et Mussy-la-Ville est luxembourgeoise : le congrès de Vienne de 1815 a érigé le Luxembourg en État indépendant, au rang de Grand-Duché et l’a cédé à titre personnel au roi des Pays-Bas Guillaume Ier d’Orange-Nassau. La révolution belge de 1830, contre le Régime hollandais, marche de conserve avec les ambitions à l’est du Gouvernement Provisoire, qui déclarera l’annexion du Grand-Duché, en même temps que les luxembourgeois s’étaient révoltés contre Guillaume, qu’ils ne portaient pas dans leur coeur. Ses dernières troupes s’étaient retranchées dans la forteresse de Luxembourg-Ville.
Après le Traité des XXVII articles du 15 novembre 1831, resté lettre morte s’agissant des frontières de la Belgique – et quelques péripéties – , Les grandes puissances réunies à Londres tracent, par le Traité des XIV articles du 19 avril 1839, les frontières de la Belgique et imposent le partage du Limbourg et du Luxembourg, dont – pour faire court – la partie francophone est rattachée à la Belgique. Ce qui reste du Grand-Duché, germanophone, se voit confirmé dans son indépendance et disposera, à partir de 1890, de sa propre dynastie. On voit ainsi Mussy-la-Ville devenir belge et wallonne, en 1839, dans la province de Luxembourg. Et, avec elle, ses habitants. Dont Etienne Lenoir.
Comme il prendra plus tard la nationalité française, la France, le Grand-Duché, et même le Luxembourg belge revendiqueront Etienne comme l’un de leurs enfants, bien plus que la Belgique, et que la Wallonie qui l’ignoreront largement.
Une enfance gaumaise

Mais qui est donc Jean-Joseph-Etienne Lenoir, né à Mussy-la-Ville, devenue Musson par la fusion des communes, près de Virton, en Gaume, le 12 janvier 1822 ? Personnage discret, on sait peu de chose de lui, alors qu’il naquit il y a plus de deux siècles. On sait qu’il est le 3° enfant d’une famille de huit, très modeste. Il y a, chez les Lenoir, des petits cultivateurs et des colporteurs. Son père s’appelle Jean-Louis Lenoir et sa mère Margot Magdelaine. Au coeur du pays gaumais, Mussy-la-Ville – contrairement à ce que le nom donne à croire – est un petit village qui compte 854 habitants à l’indépendance de la Belgique. La France est à 2 kilomètres.
Il semble pourtant qu’il soit assez rapidement séduit par le machinisme naissant. On dit qu’à 12 ans, il était passionné de machines. Fort de ce que l’instituteur du village lui a appris, il part, à 16 ans, à pied, pour Paris. Le voyage dure trois mois et il se loue, de ferme en ferme, en échange du gîte et du couvert. On retiendra seulement qu’il y a manifestement là, chez ce jeune homme, une envie « d’autre chose », une recherche – ambitieuse et déterminée – de « possibles ».
Paris, ou rien
A Paris, on le retrouve garçon de café, à l’Auberge de l’Aigle d’Or, rue du Temple.
Quand il ne travaille pas, il lit et se forme. A la chimie. A la technique. Car il n’a pour lui que le maigre bagage intellectuel qu’on a dit. Ou il bricole. Il suit des cours à l’école des Arts et Métiers. Pourtant, parler d’un inventeur génial est sans doute aller un peu vite en besogne. C’est d’abord un touche à tout, un bricoleur de génie.
Tout près de là, il va travailler dans un atelier d’émaillage et cherche déjà le perfectionnement des procédés.
Mais c’est le 12 août 1845 qu’il dépose son premier brevet « Pour une application de l’hélice à la navigation »: c’est en tout cas hypothèse la plus plausible des informations contradictoires que j’ai pu confronter.
A partir delà, les brevets vont se compter par dizaines et concerner tous les domaines. Jean Pelseneer en a fait une recension, aussi fastidieuse qu’instructive, dans l’article qu’il lui a consacré pour la Biographie Nationale.
Un moteur à explosion

Mais celui qui va compter date du 24 janvier 1860: « Pour un moteur à air dilaté par la combustion du gaz de l’éclairage enflammé par l’électricité ». Il y a à la suite six certificats d’addition, datés 28 février, 5 avril, 17 avril I860, 5 janvier 1861, 22 juin et 13 septembre 1867. C’est que désormais le gaz d’éclairage est partout, distribué à tous les étages, offrant plus de facilité et de sécurité. Il s’agit maintenant de développer le moteur. Mais pour lui l’essentiel était de mettre le moteur au service de la mobilité. C’est chose faite deux ans plus tard: en plaçant son moteur sur un charriot, il conjugue mouvement mécanique et déplacement. La première voiture automobile roule, montée sur ses 3 roues. C’est donc un tricycle automobile. Il effectue plusieurs trajets de Paris, où est son atelier, à Vincennes.
Bien entendu, on pressent que cette invention va révolutionner la vie quotidienne et elle fait des jaloux. A l’ère de la force mécanique, ce brevet ne pouvait pas ne pas être contesté. Illégitimement.
La reconnaissance de l’Automobile Club de France
Mais ses mérites seront définitivement reconnus par l’Automobile Club de France, lors d’une séance de son Comité, le 27 décembre 1899.

« … La séance est ouverte à 5 heures et demie sous la présidence de M. le baron de Zuylen. Sont présents : MM. le baron de Zuylen, H. Menier, comte Récopé, R. Lebaudy, Descubes, chevalier de Knyff, Lemoine, Vernes, Gamard, Monmerqué, Meyan, Mors, Lehideux, Rives, Berge, Avigdor, baron Rogniat, Panhard, Varennes, Houry, Ballif, Ravenez, Dufayel, Thévin, Jeanteaud, L. Mill, Michelin, comte de la Valette, Falurme … »
Rapport sur la première voiture à traction mécanique mue par moteur à gaz

« … Toutes les personnes qui s’occupent de voitures automobiles savent que, de même que la première voiture à vapeur a été construite en France par Cugnot, la première voiture avec moteur à gaz a été également construite en France, par Lenoir, en 1862 …» « …M. Lenoir, ingénieur-chimiste, a pris brevet en 1860, le 24 janvier, sous le n° 43.624, pour Moteur dilaté par la combustion des gaz, duquel nous extrayons les passages suivants : Mon invention consiste premièrement dans l’emploi du gaz d’éclairage en combinaison avec l’air, enflammé par l’électricité comme force motrice. Deuxièmement, dans la construction d’une machine destinée à employer ce dit gaz. …»
« … Non seulement, M. Lenoir est l’inventeur du moteur à gaz, mais, précurseur heureux, il a fait, au mois de mai 1862, une voiture munie d’un moteur à gaz qui circula plusieurs fois, des ateliers où elle avait été construite, rue de la Roquette, à Paris, partant de ce point pour aller à Vincennes … »

C’est à partir du moteur Lenoir que l’allemand Nikolaus August Otto développa un moteur fonctionnant à l’essence, à quatre temps, qui deviendra le prototype des moteurs à combustion ultérieurs.
Explosion d’honneurs
Quant à son appareil de transmission télégraphique de documents, du 27 février 1871, « Pour un moyen de communication télégraphique sans isolement, pour câble transatlantique ou ligne terrestre » utilisé par l’armée pendant le siège de Paris en 1870-1871, il lui valu, en signe de reconnaissance, non moins que la nationalité française en 1881 et une inscription comme chevalier de la Légion d’honneur.

En 1878, l’Académie des Sciences de l’Institut de France décerna à Lenoir un prix des Arts insalubres (!) de la fondation Montyon. En janvier 1900, l’Automobile Club de France le gratifia d’une Médaille de Vermeil, portant l’inscription « En reconnaissance de ses grands mérites en tant qu’inventeur du moteur à essence et constructeur de la première voiture au monde« .

Et le Musée des Arts et Métiers salue encore l’avènement du moteur de Lenoir : « de faible encombrement, facile à installer dans les immeubles où le gaz est distribué à tous les étages, offrant plus de sécurité que la machine à vapeur, il sera rapidement adopté par des petites industries et favorisera le développement de l’artisanat à domicile« .
Il décède, célibataire, au pied d’un siècle naissant, le 3 août 1900 (à moins que ce soit le 4…), à la Varenne-Saint-Hilaire, et est inhumé au cimetière du Père Lachaise (91e division). Dans l’acte de décès figure le titre d’ingénieur. Nous savons, vous et moi, qu’il était surtout un esprit curieux et volontaire, venu d’un petit village gaumais, qui avait su briser ses chaînes, et était un bricoleur de génie, que son autodidactisme avait mené très loin, dans le siècle où le machinisme advenait.

Et aujourd’hui…
Aujourd’hui, une Fondation lui est dédiée au Grand-Duché et un Institut Technique à Arlon porte son nom.
Dès 1929, la ville a voulu commémorer l’invention d’une sculpture dont la réalisation a été assurée par le sculpteur Paul Du Bois, qu’on peut voir aujourd’hui, restaurée, dans le parc Gaspard au centre d’Arlon.

On a vu qu’à Paris le Musée des Arts et Métiers fait grand cas de ses inventions, qui lui a dédié une plaque commémorative et un médaillon de bronze en décembre 1912 et on peut y voir ses moteurs et dans d’autres villes d’Europe.
Une rue porte son nom à Arlon et une Avenue à Louvain-la-Neuve.

A Mussy-la-Ville, un petit musée lui est consacré. Un mémorial, réalisé par Fernand Tomasi, et inauguré en septembre 1985 à l’arrière de l’église de Mussy, rue Late, perpétue sa mémoire. Solide bloc de 10 tonnes en grès d’Esch-sur-Alzette, il symbolise l’évolution et les progrès de l’automobile, de l’aviation et de la navigation et constitue l’hommage des mussipolitains au plus célèbre de ses enfants.
Vous avez dit « décarbonation »?
Mais savez-vous que, si le moteur à explosion est bien de chez nous, la voiture électrique ne l’est pas moins?
Promis. Je vous en dirai plus, bientôt, dans un autre article…
Bernard Chateau,