QUAND L’INR INVENTAIT SON JOURNAL TELEVISE

1956. Le Journal parlé était alors un sémillant trentenaire. Il avait été inventé en 1926 dans les locaux de Radio-Belgique au 34 rue de Stassart, à Ixelles. Le Journal télévisé sera improvisé dans les locaux de l’Institut National de Radiodiffusion, Place Flagey à Ixelles. Ainsi, le 6 allait s’avérer un marqueur majeur dans notre monde de l’audiovisuel et du journalisme.

L’actualité internationale précipiterait les choses, cette année-là, et amener l’INR à proposer son propre journal télévisé pour éviter au pays une crise diplomatique majeure.

« Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, Bonsoir! »

« Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, Bonsoir » cette formule, improvisée par Robert Stéphane, a 70 ans, jour pour jour. La formule est assez célèbre pour faire le titre d’un ouvrage édité en 2006, « Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, Bonsoir – 50 ans de JT à la RTBF », d’Elodie de Sélys et Jean-François Lauwens, alors qu’il fêtait son demi-siècle. C’est une manière d’évocation de l’histoire du Journal télévisé, et je vous en donne le tout début ici.

« Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, Bonsoir« 

« Ce jour-là, je suis arrivé à 17 heures à la place Flagey pour prendre mon service : les journaux parlés de 22 heures, 23 heures et minuit. On m’a immédiatement attrapé pour me dire : « Le patron veut te voir. » Moins de trois heures après, je me retrouvais assis à une table face à une caméra à lire les informations du jour. »

La télévision? Bof…

Mais il faut bien se remettre dans l’ambiance d’une époque qu’on a peine à imaginer.

La télévision a juste 3 ans. Le 31 octobre 1953 Andrée Rolin, la première speakerine, avait annoncé le premier programme de la télévision expérimentale. Le studio 5 est dédié aux émissions françaises.

Le studio 6 est l’affaire des émissions en néerlandais. Et la speakerine qui y officie s’appelle Irène Beval.

Francophone ou néerlandophone, la télévision squatte dans les locaux encore neufs de la Place Flagey, dédiés à la Radiodiffusion, dont les studios radio et les studios musicaux faisaient alors l’envie des professionnels du nouveau média, à l’étranger.

Le temps des expériences de la télévision ne prendra fin qu’en 1958 et il faudra attendre que l’INR devienne RTB, Radiodiffusion-Télévision Belge, en 1960, pour qu’un nouvel équilibre s’installe entre radio et télévision.

C’est peu dire qu’à l’origine, l’opinion des autorités de la « Maison » n’est guère flatteuse pour la télévision. Alors, courrait cette politique de gestion des talents, aux mains des gens de radio, résumée dans une formule définitive: « Il est mauvais! A la télévision! »…

L’info à la télé? Bof, bof… Quoi que…

Quelle est la place de l’information télévisée dans ce contexte?

En1978, pour célébrer les 25 ans de la télévision, la RTBF s’exposait dans la galerie du Crédit Communal de Belgique, Passage 44 à Bruxelles, et proposait une brochure, sobrement titrée « tv25« . Elle se voulait un « guide rapide » et la « mémoire de quelques moments, ranimée par un texte rapide« .

Grand hall « Flagey ». Source: fonds d’archives VRT

L’occasion d’évoquer alors l’information à la télévision.

« Il y a 25 ans (ndlr: on est alors en 1978 et on évoque 1953), le journal n’est qu’une bagatelle; une chose négligeable qu’on se contente d’importer de l’étranger. Les premiers responsables de la télévision ne croient pas beaucoup aux possibilités de l’information par l’image. La télévision c’est le spectacle et l’information appartient à la radio, déjà largement confirmée dans cette fonction. Les moyens financiers et techniques, très limités en cette période expérimentale, doivent aller aux variétés et aux productions dramatiques.

Mais il est juste de préciser ici que ce point de vue est celui que l’on a du côté des émissions françaises. Du côte des émissions flamandes, le point de vue est tout autre et la soirée commence par un journal télévisé spécifique, dès le lancement de la télévision, en octobre 1953.

Les émissions néerlandophones commençaient en effet à 19h15. A 19h30, c’était l’émission « Panorama », l’équivalant de l’actuel journal télévisé.

La toute première diffusion de ces informations en images se trouve aujourd’hui, sans son, dans les archives de la VRT. Parmi les sujets abordés dans ce premier JT, on retrouve notamment la catastrophe minière de Seraing, le lancement du film ‘Everest’ en présence de la reine d’Angleterre, la grève du pétrole à Londres, ou encore l’exposition d’art vénitien à Bruxelles. 

Mais du côté francophone, on fait un choix contraire. C’est ainsi qu’à partir du 31 octobre 1953, l’INR relaie le journal télévisé de Paris, de la Radio-Télévision française (RTF). Procédé qui ne répond, certes, pas aux intérêts belges; il apparaît rapidement que cette dépendance de l’information étrangère peut avoir des implications politiques désagréables ». « Ah! Qu’en termes galants ces choses-là sont mises! » aurait cinglé Philinte…

C’est pour gérer ces « implications politiques désagréables » que, «ce jour-là », le dimanche 4 novembre 1956, on précipitera, dans l’improvisation, la fin au relais de Paris.

Celui qui en rend compte s’appelle Robert Stéphane. Il a alors presque 24 ans et va endosser, un peu malgré lui, le rôle de pionnier d’une aventure qui dure : le Journal Télévisé de la télévision publique:

« Quelques jours plus tôt, la crise née de la nationalisation du canal de Suez par Nasser a fini par dégénérer en crise internationale. Après la nationalisation du canal, les deux puissances coloniales dont l’empire a commencé à décroître, la France et la Grande-Bretagne, se sont engagées, par un accord secret signé à Sèvres, à aider les Israéliens dans cette opération en Egypte. Le 31 octobre, les Franco-Britanniques bombardent l’Egypte pour forcer la réouverture du canal. La crise de Suez dure depuis l’été. Mais, en ce début du mois de novembre, elle a atteint son paroxysme. Et la France, partie prenante du conflit, livre, via son journal télévisé, créé en 1949 déjà, « sa » version des événements égyptiens. Or, à ce moment, le seul Journal Télévisé que voient les Belges munis d’un téléviseur est celui de la télévision française, relayé la télévision belge ».

Téléviseur SBR, modèle 219, Filtromatic
source: https://www.industriemuseum.be/

Ce 4 novembre 1956 là, après-midi…

« A peine entré dans les locaux de l’INR (Institut national de la radiodiffusion), on me happe pour me dire que le patron de l’INR, qui est mon oncle, Roger Clausse, veut me parler. Il m’explique que le ministre socialiste des Affaires étrangères, Victor Larock, a reçu la visite de l’ensemble des ambassadeurs des pays arabes à Bruxelles pour lui demander si la Belgique cautionnait la politique de la France à Suez. Il a répondu que non et les ambassadeurs lui ont alors demandé pourquoi, dans ce cas, la Belgique continuait à diffuser un journal télévisé confectionné par les Français et exposant la version officielle de ce pays. Dans l’après-midi, l’INR a reçu du gouvernement un coup de téléphone lui demandant de trouver une solution à chaud pour remplacer le relais de Paris. On m’a dit en substance : « Cher M. Stéphane, il est 5 heures. A 8 heures, vous prendrez place face à la caméra pour présenter un résumé des nouvelles du jour. »

« Moi et les autres étions tous des journalistes de radio, nous n’avions jamais fait de télévision mais nous étions les seuls à être reconnus comme des journalistes et à avoir passé les examens d’entrée à l’INR, ce qui n’était pas le cas des gens travaillant à la Télévision expérimentale, le nom alors donné à cette télévision qui n’en est qu’à ses premiers balbutiements. Les journalistes de la presse écrite et de la radio méprisaient les gens de la télévision, qu’ils considéraient comme des amuseurs. Personnellement, je suivais des études de sociologie quand j’ai passé l’examen en 1954, en compagnie notamment de Henri Mordant ou de Raymond Ravar, qui dirigera ensuite Insas (Institut supérieur des arts du spectacle). Je dois avouer que je ne sais plus très bien si c’est parce que j’étais le neveu de Roger Clausse qu’on m’a demandé de prendre un pseudonyme: à l’époque, tout le monde prenait des patronymes simples à retenir comme Luc Varenne, René Thierry ou Robert Stéphane (ndlr : de leurs vrais noms Alphonse Tétaert, René-Thierry Baetslé et Robert Clausse). Toujours est-il qu’à l’heure dite, ce jour-là, je me suis tourné vers les téléspectateurs et j’ai dit « Bonsoir », sans réfléchir au fait que nous étions en train d’inventer un métier. D’ailleurs, on n’a rien inventé, on n’a fait que réagir à une situation de crise le mieux possible.

Comme, à l’époque, on n’enregistrait rien, il n’existe plus la moindre image de ce moment. Le Studio 5 de Flagey, qui abrite aujourd’hui une cinémathèque, servait à tout à la fois : dans un coin, on faisait le journal, dans un autre la météo, dans un troisième prenait place la speakerine et dans un quatrième on tournait des pièces de théâtre. « 

En studio : Robert Stéphane, rédacteur au journal parlé de la radio, donne les dernières informations sur les événements de Hongrie et du Moyen-Orient.

S’il n’existe pas la moindre image de ce moment, sa seule trace est écrite c’est ce que l’on appelle la conduite (l’ordre des sujets en jargon journalistique) des « TV Actualités du dimanche 4 novembre 1956 à 20 heures » placées sous la direction du réalisateur Alain Denis, que l’on connaîtra plus tard comme présentateur de Visa pour le monde. La première ligne porte la mention suivante: « En studio : Robert Stéphane, rédacteur au journal parlé de la radio, donne les dernières informations sur les événements de Hongrie et du Moyen-Orient. »

Robert Stéphane

Mais qui est Robert Stéphane?

Robert Clausse naît à Liège le 6 décembre 1932 à Liège. Après un diplôme de sociologie à l’ULB, il prendra le pseudonyme de Robert Stéphane lorsque, après un examen d’entrée qu’il réussit en même temps que quelques noms qui marqueront l’histoire de l’audiovisuel, il entrera comme journaliste à l’INR en 1954, dirigé alors par son oncle, Roger Clausse.

Il présente les journaux parlés, avant, en 1956, le 4 novembre, que de présenter le premier journal télévisé, un journal télévisé qui se caractérise par ceci qu’il s’est improvisé en quelques heures et qu’il se fait sans image, en dehors du journaliste et du carton de présentation, comme on l’a vu.

Robert Stéphane (à gauche) et Pierre Boons, autre journaliste de radio qui a présenté les « Dernières nouvelles » (source: tv25).

Mais Robert Clausse est un homme aux mille vies et on aurait tort de le limiter au « premier journal télévisé »…

Il sera, au début des années ’60, le premier chef de Centre de la RTB à Liège, dans le contexte de la régionalisation qui voit d’abord émerger les trois centres de production radio de la RTB, à Liège, Mons, Namur. La télévision ne viendra que plus tard à Charleroi et à Liège.

En 1984, il remplacera Robert Wangermée comme Administrateur général, poste qu’il quittera en 1993.

Il décède brutalement en 2018.

Mais il aura été aussi Président de la… Télévision Bosniaque et professeur à l’INSAS et à l’Université de Liège, où le nouveau studio télé des étudiants en journalisme porte son nom. Une plaque retrace sa carrière, signée M.V. pour Marc Vanesse, secrétaire de Rédaction au Soir, figure emblématique de la filière journalistique de l’ULg, où il a officié en tant que professeur.

Il y est question bien sûr du liégeois, associée à l’ULg, et à l’école de journalisme, co-fondé par son beau-frère, Jacques Dubois, du premier présentateur du journal télévisé belge produit par l’INR. Mais aussi, on est à Liège, de « ses premières responsabilités comme patron du Centre de Liège où il ne cessera d’inventer avec ses équipes des projets résolument novateurs, dont la célèbre émission « Vidéographie » diffusant les œuvres des meilleurs vidéastes internationaux.

Humant le temps comme personne, passionné par les soubresauts de son époque, Robert Stéphane a aussi lancé les premiers magazines féministes, une émission pour les consommateurs, développé des expériences utilisant les nouvelles technologies de l’époque (télétexte, télé à la demande).

Considéré comme le laboratoire expérimental de la RTBF, le Centre de Liège allait véritablement connaître un âge d’or où tout était à inventer.

Régionaliste convaincu, Stéphane a même obtenu, en 1968, les décrochages régionaux en radio pour l’émission « Liège Matin », qui allait devenir plus tard la radio « Vivacité ».

Au milieu des années 80, il est nommé administrateur général de la RTBF.

Passionné par les relations internationales, il participera activement à la création de TV5Monde, la chaîne francophone internationale (avec France Télévisions, la RTBF, les télévisions suisses et canadiennes, celles du continent africain….) qui diffuse simultanément neuf créneaux différents, disséminés sur l’ensemble du globe : Amérique du Nord, Amérique latine, Maghreb, Afrique subsaharienne, Moyen Orient, Extrême Orient, Océanie, Europe…

Arrivé à l’âge de la retraite, ce travailleur acharné est appelé à la rescousse par les Américains qui financent la nouvelle télévision bosniaque OBN, chargée d’incarner un média indépendant et démocratique après la guerre qui avait déchiré la Yougoslavie. Il en devient le président.
Son imper immense, ses lunettes jaunes, son sourire malicieux, son intelligence créative n’ont cessé de se balader dans chaque manifestation culturelle, médiatique ou politique liégeoise, nationale ou internationale ».

Et septante ans plus tard?

L’audience moyenne des journaux télévisés du « Le 19h30 » sur La Une rassemble en moyenne environ 400 000 à 550 000 téléspectateurs. La RTBF dispute régulièrement la première place des audiences de l’info avec le JT de 19h de sa concurrente privée RTL tvi.

Lors des grands événements ou d’actualités politiques majeures, l’audience du « 19h30 » franchit fréquemment le cap des 600 000 fidèles.

Quant à l’indice de confiance, selon l’étude de confiance menée par l’institut Pro-Fact et publiée dans le Rapport annuel de la RTBF, 78,4 % des Belges francophones en Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB) déclarent avoir confiance dans l’information de la RTBF. De plus, 83,9 % estiment qu’il est important d’avoir un média de service public pour contrebalancer les groupes médias privés.

Les données du Digital News Report révèlent une fracture nord-sud, fracture culturelle. Si l’indice global de confiance dans les médias est plus élevé en Flandre, environ 15 % à 35 % de la population francophone accorde leur confiance aux médias traditionnels dans leur ensemble. Toutefois, au sein des marques médias francophones, les réseaux d’information de la RTBF (La Une et RTBF Actus) restent systématiquement ancrés parmi les références de qualité les plus suivies et jugées les plus crédibles de notre paysage audiovisuel.


J’ai signé, pour La Nouvelle Biographie Nationale de l’Académie Royale de Belgique, une notice plus large qui lui est consacrée, à paraître dans le volume 18 et dont on aura le lien bientôt ici.


Bernard Chateau,

photo de tête: le bâtiment de l’INR, collection Dexia Banque