Ce 11 février 2026 marque le 11e anniversaire de la Journée internationale des femmes et des filles de science adoptée par l’assemblée générale de l’ONU, le 22 décembre 2015, dans une résolution A/ERS/70/212. Elle vise à promouvoir l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes dans le monde et spécialement à l’égalité des sexes dans les sciences, à favoriser des environnements inclusifs grâce à des politiques et des actions qui encouragent l’inclusion, la diversité et l’égalité entre les sexes et à briser les obstacles, les préjugés et les stéréotypes systémiques dans la poursuite de leurs carrières scientifiques.
Flashback.
A Liège, une certaine Jeanne Rademackers
Elle était née à Maaseik, dans le Limbourg, à la limite de la Province de Liège, le 18 novembre 1860, dans une famille bourgeoise de la localité: son père, Joseph Louis Henri est pharmacien.
Toute sa vie, Joseph semble avoir voulu tout prévoir. En vain. Ainsi, son fils, qu’il destine à reprendre la pharmacie, décède accidentellement à la fin de l’année 1880, dans les crues de la Meuse.

L’année suivante, pour l’année académique 1881-1882, une jeune fille demande et obtient de suivre les cours pour l’obtention du diplôme de Pharmacien, à l’Université de Liège. C’est Jeanne. Fidélité à son père ou au souvenir de son frère, sens du devoir familiale, ou esprit d’émancipation féministe? On en sait. Toujours est-il qu’ « elle s’appelait Mlle Rademackers et voulait succéder à son père, pour assurer le gagne-pain de sa famille à la place de son frère, emporté dans les inondations de la Meuse, à Liège. Et elle, venait de terminer ses études chez les Ursulines. Elle fut accueillie avec beaucoup d’égards par les professeurs et les étudiants ». Elle obtint en juillet 1885 le diplôme de Pharmacien avec la plus grande distinction et fut la première diplômée d’une université belge. C’est ce qu’on lit dans les discours prononcés en 1955, les 10 et 11 décembre, à l’occasion de la célébration du 75° anniversaire de l’admission des femmes dans les Universités belges, journées organisées à l’Université de Liège, à l’initiative de la Fédération belge des Femmes Universitaires .

Mais on lit ailleurs que l’affaire n’a pas été de soi. Car c’est une petite révolution: L’événement est à ce point important que le recteur de l’ULg, Jean-Louis Trasenster, fait de l’événement le cœur de son discours de la rentrée académique 1882 consacré… à l’enseignement supérieur des filles.
Mais on retiendra surtout qu’il s’agit d’une première en Belgique, qui s’inscrit dans une lente évolution: les premières étudiantes se sont inscrites à l’ULB en 1880-1881, à l’Université de Gand l’année suivante, mais l’UCL acceptera la première fille en 1920 seulement.
Dans la pratique, la galanterie sera d’application et les premiers bancs sont réservés à la jeune fille. De même, elle a le privilège d’entrer dans les salles de cours par la même porte que le professeur. Mais la matière et les examens sont les mêmes.

Beau monde et belles manières
Le père de Jeanne s’est rassuré en obtenant de son ami, l’avocat Théotime Martial, qu’elle trouve à être logée chez lui pendant ses études, où elle serait protégée des dangers que présentent la grande ville pour une jeune fille. Et dans l’esprit de tout le monde, le diplôme en poche, Jeanne travaillera dans l’officine familiale, avant de la reprendre.
On a là toutes les prémisses qui permettent de deviner que l’histoire ne se passera comme le père de Jeanne l’avait écrite. Il faut dire que choses ne se déroulent que rarement comme on se les imagine. Et Jeanne ne travaillera que quelques petites années: Théotime, de 19 ans son aîné, est devenu juge de paix de Fexhe-Slins et ensuite à Seraing et surtout, le voici veuf. Et Jeanne l’épouse en 1891. Ils auront une fille, Apolina, le 12 octobre 1898.


Bientôt Jeanne sera rattrapée par un autre ordre social, qui sera le plus fort: chez les gens bien, dans le beau monde, l’épouse ne travaille pas. Alors, elle cessera bientôt d’être «la pharmacienne», pour être «la femme du Juge». Rien n’est décidément jamais acquis à la femme… Elle décèdera à Jupille, en 1938.
Reste qu’elle demeurera la première diplômée de l’ULg, le 19 juillet 1885, et qu’elle exerça, démontrant elle ainsi, puisqu’il le fallait, la capacité des femmes aux études et aux métiers.
A Bruxelles, Louise Popelin

Comme Louise Popelin, diplômée de l’ULB en 1887, deux années plus tard, deviendra la première pharmacienne à ouvrir son officine, à Bruxelles. Sœur de Marie Popelin, institutrice d’abord, elle s’inscrit en 1880 à l’ULB pour suivre des études en sciences naturelles, et obtenir ensuite un diplôme en sciences pharmaceutiques, avec distinction, en 1887. Contrairement à sa soeur, elle pourra exercer son métier et elle ouvrira une pharmacie à Bruxelles, rue Notre-Dame-au-Bois, une première pour une femme dans la capitale.
Louise Popelin participera à la création de la Ligue du droit des femmes en 1892. Avec sa soeur. Et restera célibataire. Comme sa soeur.
Une évolution jusqu’à la loi de 1890
Il faudra attendre la Loi du 10 avril 1890 pour voir reconnu formellement aux femmes le droit d’obtenir tous les grades et celui d’exercer la médecine ou la pharmacie.
Mais le combat fut loin d’être simple. Et moins encore pour ce qui est, directement de l’art de guérir. Ce qu’écrit Carl Havelange en 1991 dans un articule intitulé « Pour une histoire du long terme. Les femmes et l’art de guérir dans la région liégeoise (XVIII-XX siècles) » est assez édifiant. Dans le XIX° siècle finissant, en Belgique, après qu’une première postulante au titre de docteur en médecine ait demandé en vain, en 1873, l’autorisation de s’inscrire à l’Université de Louvain et se soit faite éconduire, le problème de l’accès des femmes aux métiers de la santé s’est trouvé pleinement à l’ordre du jour, suscitant, au sein des milieux médicaux et universitaires, des débats de plus en plus fréquents.
Mais lisez bien ceci: en 1875, après avoir été soulevée devant le parlement, la question des femmes médecins est renvoyée à l’avis de l’Académie. La réponse est dépourvue de toute ambiguïté : « la femme a bien autre chose à faire dans le monde que d’étudier et de pratiquer la médecine. Le soin et l’éducation des enfants, la direction du ménage, qui s’y rattache intimement, voilà le théâtre qu’assigne à son activité la raison appuyée sur la physiologie, venant ainsi consacrer des traditions basées sur la nature des choses »
Affaire de convenances et d’ordre sociaux, soyez attentifs encore à l’avis de l’hygiéniste Hyacinthe Kuborn: « dans la jeune fille pubère chaque contour, chaque ligne accuse la destination que la nature lui a faite. Les organes relatifs à la conservation de l’espèce ont chez elle une prédominance écrasante. Elle est sous l’influence principale du système ganglionnaire : tout retentit vers l’utérus, associé par le grand sympathique avec les mamelles, les lèvres en un mot elle est toute sensation. Les organes préposés aux fonctions intellectuelles sont bien moins développés que ceux qui appartiennent à l’affectivité […] Aussi l’intelligence et la raison n’ont-elles jamais autant d’étendue et de développement que chez l’homme »
Et pour expliquer la différence de traitement dans l’accès des femmes à la médecine qui s’est faite plus difficile encore que pour la pharmacie, Carl Havelange tente ceci : « à l’inverse de la profession médicale, la sédentarité du métier de pharmacien est compatible avec les rôles traditionnels de la femme, gardienne du foyer et éducatrice des enfants. Mais il y a plus, pour rendre compte d’une telle divergence, que la simple évocation du partage des rôles masculins et féminins, jusqu’il y a peu immuable dans la société occidentale. Gageons encore – et des recherches ultérieures le montreront en détail – que des barrières culturelles plus difficilement franchissables dans le domaine de la médecine que dans celui de la pharmacie se sont longtemps opposées à la naissance des vocations médicales féminines. A l’évidence, le médecin est placé plus haut que le pharmacien dans l’échelle des statuts, surtout en cette première moitié du XXe siècle où la profession médicale s’entoure d’un prestige social toujours plus affirmé ».
Et après tout ça, on s’interroge, légitimement.
Qu’une » Esplanade Jeanne Rademackers« , bordée par la rue Ferdinand Campus et les allées Charlotte Hauglustaine et Zoé Gatti de Gamond soit inaugurée en 2021 peut-il suffire? Et une rue, avec cinq autres femmes, à Maaseik?
Qu’un nouveau complexe de 4 auditoires inauguré en 2019 sur le campus Erasme de l’ULB, le long de la rue Meylemeersch à Anderlecht portent les noms de 4 femmes engagées, à savoir Lise Thiry (médecine), Madeleine De Genst (sciences de la Motricité), Elisabeth Wollast (école de Santé publique) et Louise Popelin (pharmacie) peut-il suffire?
Bernard Chateau,
